Onze personnalités camerounaises demandent une transition constitutionnelle. Achille Mbembe, Akere Muna et 9 autres signent une tribune historique. Analyse.

Onze personnalités camerounaises universitaires, avocats, journalistes, cinéastes signent une tribune appelant à une transition constitutionnelle au Cameroun, citant les précédents algérien, tunisien, zimbabwéen et gabonais comme autant d'avertissements.

Onze noms. Une tribune. Un mot que personne n'avait osé écrire publiquement depuis longtemps : vacance.

Le 6 octobre 2026, Marie-Roger Biloa, Achille Mbembe, Akere Muna, Jean-Pierre Bekolo, Georges Dougueli, Mimi Mefo, Eric Chinje, Haman Mana, Michele Sonia Ndoki, Eugène Nyambal et Gilbert Oloko ont publié un texte commun. Ils demandent que soit constatée la vacance du pouvoir au Cameroun, et que s'ouvre une transition constitutionnelle.

Le président Paul Biya a 93 ans. Il gouverne depuis 44 ans. La moyenne d'âge au Cameroun est de 19 ans.

La tribune ne demande pas sa démission. Elle demande que la Constitution soit appliquée.

44 ans de règne, une Constitution oubliée

Paul Biya est au pouvoir depuis le 6 novembre 1982. Quarante-quatre ans. Un record continental, presque inédit au niveau mondial.

La Constitution camerounaise prévoit pourtant un mécanisme clair en cas de vacance. L'article 6 de la loi n° 2008/001 du 14 avril 2008 stipule que "l'intérim du Président de la République est exercé de plein droit, jusqu'à l'élection du nouveau Président de la République, par le Président du Sénat". L'intérimaire ne peut ni modifier la Constitution, ni changer le gouvernement, ni recourir au référendum. Il ne peut pas non plus se porter candidat.

Ce dispositif, les signataires de la tribune le connaissent. Ils ne demandent pas qu'on l'invente. Ils demandent qu'on l'applique.

"Préparer la gestion de la vacance n'est donc pas un acte de rupture avec l'ordre constitutionnel : c'est, au contraire, la condition de son plein rétablissement", écrivent-ils.

Mais en avril 2026, le Parlement a approuvé une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président de la République. Une fonction nommée par le chef de l'État, qui achèverait le mandat en cours en cas de vacance. Pour l'opposition, c'est un "coup d'État constitutionnel". Pour les signataires de la tribune, c'est une "construction juridique destinée à contourner les mécanismes constitutionnels existants".

Le précédent algérien : quand l'aveuglement coûte cher

La tribune cite quatre précédents. Le premier est algérien.

Abdelaziz Bouteflika est victime d'un AVC en 2013. Il ne retrouvera jamais ses capacités. Il est réélu en 2014. Il est présenté comme candidat à un cinquième mandat en 2019. Il ne peut ni faire campagne, ni apparaître en public.

C'est le Hirak, un mouvement populaire massif, soutenu en dernier ressort par l'armée, qui le contraint à la démission en avril 2019. Des mois de crise qu'une reconnaissance plus précoce de son incapacité aurait pu éviter.

La Tunisie, le Zimbabwe, le Gabon : trois sorties de crise

Habib Bourguiba, père de l'indépendance tunisienne, est destitué le 7 novembre 1987. Sept médecins, dont deux militaires, signent une déclaration attestant que "son état de santé ne lui permet plus d'exercer les fonctions inhérentes à sa charge". Le Premier ministre Ben Ali annonce sa destitution le lendemain matin.

Au Zimbabwe, Robert Mugabe, 93 ans, 37 ans de règne, est écarté par l'armée en novembre 2017. Son entourage tentait d'organiser sa succession au profit de son épouse. La manœuvre a cristallisé contre lui l'ensemble de ses soutiens.

Au Gabon, Ali Bongo, victime d'un AVC en 2018, brigue un troisième mandat en août 2023. Le scrutin est entaché de soupçons de fraude massive. Quelques jours plus tard, un coup d'État militaire met fin à 56 ans de règne de la famille Bongo.

"Plus le constat d'une incapacité à gouverner est différé, plus la sortie de crise devient brutale, incertaine, et parfois confisquée par des acteurs illégitimes", écrivent les signataires.

L'élection de 2025 : une occasion manquée

Le 12 octobre 2025, le Cameroun organise une élection présidentielle. Paul Biya, 92 ans, est déclaré vainqueur avec 53,66% des voix. Issa Tchiroma Bakary, son principal opposant, conteste les résultats.

Des manifestations éclatent. Quatre morts sont recensés dans des affrontements avec les forces de l'ordre. Le scrutin "s'est déroulé dans des conditions dont la crédibilité et les résultats ont été largement contestés", écrivent les signataires.

"Cette élection aurait pu offrir au pays l'occasion d'une alternance pacifique et incontestable. Il n'en a rien été."

Ce que la tribune demande

Le texte ne se contente pas de constater. Il propose sept principes pour une transition "constitutionnelle, inclusive et bornée dans le temps".

Le premier : le respect du cadre constitutionnel de l'intérim. Le président du Sénat assure l'intérim. Point. "Cette disposition n'est pas négociable."

Le deuxième : un calendrier strict. La Constitution prévoit vingt à cent vingt jours pour l'élection du nouveau président. "Aucun prétexte logistique ou sécuritaire ne saurait en justifier l'allongement."

Le troisième : un organe électoral indépendant. "Le processus électoral doit être totalement affranchi de toute interférence de l'administration territoriale."

Le quatrième : la réouverture de l'espace politique. Libération des prisonniers politiques. Retour des exilés. "Une transition qui maintient l'espace politique verrouillé n'est pas légitime."

Le cinquième : la pleine prise en compte du caractère bilingue et binational de l'État. Les organes de la transition doivent refléter les deux composantes linguistiques. "Une transition conduite dans une seule langue ne serait pas une transition camerounaise."

Le sixième : la neutralité des institutions régaliennes. Armée, gendarmerie, police, justice. "L'issue pacifique de la transition en dépend."

Le septième : une commission de veille et de résolution indépendante, chargée de poser les bases d'une justice transitionnelle.

Le tabou de la succession familiale

La tribune pose une limite claire. "Aucune personne appartenant à l'entourage familial ou immédiat du chef de l'État sortant ne saurait prétendre à sa succession."

La phrase n'est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où le nom de Franck Biya, fils aîné du président, circule avec insistance. La création du poste de vice-président, pour certains observateurs, ouvre la voie à une succession dynastique.

"La fonction présidentielle n'est pas un patrimoine privé transmissible", écrivent les signataires.

Nous n'avons pas pu obtenir de réaction du cabinet de Franck Biya ni du gouvernement camerounais à cette tribune.

Une crise anglophone toujours ouverte

La tribune consacre un développement à la crise dans les régions anglophones. Un conflit qui dure depuis 2017. Des groupes armés séparatistes affrontent l'armée régulière.

En septembre 2026, des séparatistes ont imposé un lockdown d'une semaine dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, perturbant la rentrée scolaire. Les affrontements ont repris.

Les signataires rappellent le "pacte fondateur" de 1961 : la réunification du Cameroun francophone et du Southern Cameroons anglophone. L'abandon du fédéralisme en 1972, la marginalisation des institutions anglophones, le "mépris répété des revendications légitimes" tout cela a conduit à la crise actuelle.

"Il en résulte une exigence incontournable : aucune structure, aucun arrangement, aucun organe de transition ne saurait être conçu sans prendre pleinement en compte cette réalité fondatrice."

Ce qui reste en suspens

La tribune a été publiée. Elle n'a pas encore suscité de réaction officielle du gouvernement camerounais.

Le député Jean-Michel Nintcheu a appelé le Conseil constitutionnel à constater la vacance. L'opposant Maurice Kamto a dénoncé la révision constitutionnelle d'avril comme un "coup d'État institutionnel".

Mais pour l'instant, rien ne bouge. Paul Biya n'a pas pris la parole publiquement depuis des mois. Ses absences du territoire national se sont allongées. Le pays, écrivent les signataires, "n'est plus gouverné".

La question n'est plus de savoir si une transition aura lieu. La question est de savoir si elle sera constitutionnelle ou chaotique.

L'histoire, concluent-ils, "jugera sévèrement ceux qui, ayant eu entre les mains un mécanisme constitutionnel clair et le temps de le mettre en œuvre, auront choisi l'inaction."


Qui a signé la tribune sur la transition constitutionnelle au Cameroun ?
Onze personnalités : Marie-Roger Biloa, Achille Mbembe, Akere Muna, Jean-Pierre Bekolo, Georges Dougueli, Mimi Mefo, Eric Chinje, Haman Mana, Michele Sonia Ndoki, Eugène Nyambal et Gilbert Oloko.

Que demande exactement cette tribune ?
Elle demande que soit constatée la vacance du pouvoir au Cameroun et que s'ouvre une transition constitutionnelle, avec le président du Sénat assurant l'intérim pendant 20 à 120 jours, jusqu'à l'élection d'un nouveau président.

Pourquoi les signataires citent-ils l'Algérie, la Tunisie, le Zimbabwe et le Gabon ?
Pour montrer que quand le constat d'incapacité à gouverner est différé, la sortie de crise devient brutale : démission forcée par l'armée, coup d'État, ou destitution médicale.

Quel est le lien avec la révision constitutionnelle d'avril 2026 ?
La tribune dénonce la création du poste de vice-président comme un "artifice taillé sur mesure" pour contourner le mécanisme constitutionnel d'intérim par le président du Sénat.