Le CNC ordonne à Canal+ de retirer Vision 4 de son bouquet, après que le ministre René Sadi a demandé son rétablissement. Un bras de fer institutionnel au Cameroun.
Le Conseil national de la communication somme Canal+ International de retirer Vision 4 de son bouquet, après que le ministre René Sadi a demandé son rétablissement, exposant un conflit ouvert entre le régulateur et le ministère de la Communication.
Le Conseil national de la communication camerounais a ordonné, ce 6 octobre 2026, le retrait immédiat du signal de Vision 4 du bouquet Canal+. Une décision qui intervient après que le ministre de la Communication, René Sadi, a demandé au même opérateur de rétablir la chaîne.
Deux institutions. Deux lettres. Deux instructions contradictoires adressées à Canal+.
Derrière ce bras de fer, une question que personne, à Yaoundé, n'ose poser publiquement : qui commande vraiment au Cameroun ? Le régulateur des médias, ou le ministre qui, trois jours plus tôt, a réactivé la chaîne d'un homme accusé dans l'assassinat d'un journaliste.
Le CNC a écrit noir sur blanc qu'il n'est "nullement placé sous la tutelle du ministère de la Communication". La phrase est froide. Elle est aussi historique.
Chronologie d'un désaveu
Le 29 septembre 2026, le CNC se réunit en 48e session extraordinaire à Yaoundé. À l'ordre du jour : la chaîne Vision 4. Le régulateur suspend la chaîne pour un mois. Trois griefs sont retenus. Une atteinte à la dignité de Me Félicité Esther Zeifman, avocate de la famille Martinez Zogo, via un reportage diffusé le 2 juin. La non-exécution d'une décision du 18 août visant le journaliste Martial Owona. Et une défiance ouverte envers le régulateur.
Canal+ applique la décision. Le signal est retiré. Le canal 8 affiche un message d'occultation.
Le 30 septembre, le groupe L'Anecdote réagit. Vision 4 annonce basculer sur le canal 531 du bouquet, via Vision 4 RCA. La chaîne contourne la sanction par un tour de passe-passe technique.
Le 1er octobre, le Tribunal administratif du Centre ordonne un sursis à exécution. Nouvel épisode juridique.
Le 2 octobre, René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, écrit à la directrice générale de Canal+ Cameroun. Il demande la reprise "sans délai" de la diffusion de Vision 4. Son argumentation : "l'équilibre de l'espace médiatique national", la protection des emplois, l'impact sur l'économie nationale. La lettre ne répond à aucun des trois griefs du CNC. Elle ne cite aucune base légale.
Le 6 octobre, le président du CNC, Joseph Chebonkeng Kalabubsu, écrit à Canal+ International. Il exige le retrait "sans délai" du signal de Vision 4. Il dit avoir appris la réactivation de la chaîne "sur les réseaux sociaux". Et il assène la phrase qui change tout.
"Au même titre que l'ARCOM en France"
"En supposant que cette action, menée unilatéralement, vous a été inspirée par une instruction découverte par le même canal que votre acte, il me plaît de vous faire connaître qu'au même titre que l'ARCOM en France, le CNC est une autorité administrative indépendante de régulation des médias, qui n'est nullement sous la tutelle du ministère de la Communication."
La lettre est cinglante. Le parallèle avec l'ARCOM, le régulateur français de l'audiovisuel, est explicitement destiné à Canal+, opérateur français. Le message est clair : vous avez cédé à une instruction politique, pas à une décision de justice.
Le CNC se réserve le droit d'actionner des "mesures réglementaires relevant de sa compétence". Sans préciser lesquelles.
Le décret qui embarrasse tout le monde
Le statut du CNC est régi par le décret n°2012/038 du 23 janvier 2012. Son article 2 définit le Conseil comme "un organe de régulation et de consultation, doté de la personnalité juridique et de l'autonomie financière, placé auprès du Premier ministre".
Placé auprès du Premier ministre. Pas sous la tutelle du ministère de la Communication.
Mais le décret réserve aussi un rôle au ministre de la Communication. Son article 10 lui permet de demander une session extraordinaire. C'est tout. Il ne lui donne pas le pouvoir de contredire une décision de sanction.
Le CNC a donc raison sur le papier. Mais dans les faits, la lettre de René Sadi a suffi à faire revenir Vision 4 sur les canaux 8 et 505 de Canal+. Le groupe L'Anecdote l'a annoncé le 5 octobre, remerciant "les pouvoirs publics" et réaffirmant son "soutien à Paul Biya".
Ce communiqué ne prouve pas une instruction présidentielle. Mais il nourrit les interrogations sur l'origine réelle de la demande ministérielle.
La chaîne d'un accusé
Vision 4 appartient à Jean-Pierre Amougou Belinga, via le groupe L'Anecdote. Il est incarcéré depuis février 2023. Il est l'un des principaux accusés dans l'assassinat de Martinez Zogo. Il est présumé innocent.
Cette dimension n'est pas anecdotique. Le reportage qui a valu la suspension à Vision 4 visait Me Félicité Zeifman, l'avocate de la famille Zogo. C'est elle qui a qualifié le journaliste Martial Owona de "veuve noire" et de "spécimen de référence pour les musées de la laideur", selon des propos rapportés par plusieurs médias.
Martial Owona a été suspendu pour six mois par le CNC. Le 30 septembre, vingt-quatre heures après sa suspension, il présentait à nouveau son émission "Tour d'Horizon" sur Vision 4 RCA.
Me Zeifman a réagi le 6 octobre par une lettre ouverte à René Sadi. Elle y dénonce une "corruption qui ne dit pas son nom". Elle affirme que "M. Ombwa", directeur au ministère de la Communication, serait à l'origine du courrier adressé à Canal+. Le MINCOM, par la voix de Denis Omgba Bomba, directeur de l'OMOP, conteste cette identification. "Rien ne permet de l'identifier à 'M. Ombwa'", a-t-il déclaré à Koaci.
Ces accusations sont celles de Me Zeifman. Nous ne les avons pas vérifiées.
Un régulateur contesté
Le CNC n'en est pas à son premier conflit. Le 1er octobre, le Tribunal administratif de Yaoundé a annulé l'intégralité des sanctions du 29 septembre. Une décision qui a fait dire à certains observateurs que le régulateur avait été "désavoué" par la justice.
Mais le CNC a maintenu sa position. Il a écrit une nouvelle fois à Canal+ le 6 octobre, exigeant le retrait du signal. Une manière de dire : les décisions de justice ne me feront pas reculer.
Le député Cabral Libii, président du PCRN, a réagi sur sa page Facebook. "Sont-ils obligés de ridiculiser autant le Cameroun ?" a-t-il écrit. Il interroge le devenir du projet CAM-DTV et des milliards investis dans la télévision numérique terrestre. "Pourquoi suis-je presque contraint, pour recevoir des chaînes camerounaises, de payer les services d'un bouquet étranger ?"
Une question qui dépasse le cas de Vision 4. Et qui interroge la souveraineté audiovisuelle du Cameroun.
Ce qui reste en suspens
Canal+ se retrouve au milieu. Le groupe doit-il obéir au CNC, qui exige le retrait, ou au ministère, qui a demandé le rétablissement ? L'opérateur français n'a pas communiqué publiquement sur sa position.
Le CNC a annoncé qu'il pourrait prendre des "mesures réglementaires". Lesquelles ? Personne ne le sait. Le décret de 2012 lui donne un pouvoir de sanctions motivées. Mais il ne précise pas comment ces sanctions s'appliquent aux distributeurs étrangers.
Une question reste posée : que se passe-t-il si Canal+ refuse d'obéir au CNC ? Le régulateur peut-il sanctionner un opérateur basé à Paris ? L'affaire Vision 4 n'est pas terminée. Elle ne fait peut-être que commencer.
Pourquoi le CNC a-t-il suspendu Vision 4 ?
Le CNC reproche à la chaîne trois manquements : un reportage injurieux envers Me Zeifman diffusé le 2 juin, la non-exécution d'une décision du 18 août visant Martial Owona, et une défiance envers le régulateur.
Qui est Joseph Chebonkeng Kalabubsu ?
C'est le président du Conseil national de la communication (CNC) camerounais.
Canal+ Cameroun a-t-elle rétabli Vision 4 ?
Oui. Le 5 octobre, le groupe L'Anecdote a annoncé le retour de Vision 4 sur les canaux 8 et 505 du bouquet Canal+. Mais le CNC a exigé un nouveau retrait le 6 octobre.
Qui a raison juridiquement, le CNC ou le ministère ?
Le décret de 2012 définit le CNC comme un organe "placé auprès du Premier ministre", pas sous la tutelle du ministère de la Communication. Mais il ne précise pas explicitement qui a le dernier mot en cas de conflit.