Tchiroma depuis l'exil : « Je suis le président élu »
© Camer.be : Toto Jacques | 13 oct. 2026 13:44:00 | 1118Un an après la présidentielle de 2025, Issa Tchiroma Bakary revendique toujours sa victoire depuis Banjul. Plaintes, diplomatie, diaspora : la pression continue.
Un an après la présidentielle de 2025, Issa Tchiroma Bakary revendique toujours sa victoire depuis son exil en Gambie, tandis que le Cameroun attend un gouvernement et un vice-président qui ne viennent pas.
Le 12 octobre 2026, jour anniversaire de la présidentielle, Issa Tchiroma Bakary a signé une déclaration depuis Banjul, en Gambie, où il vit en exil depuis novembre 2025. Son message : il ne renonce ni à sa revendication de victoire, ni à l'idée d'un transfert de pouvoir. « Notre victoire est au-delà du doute et elle est proche », écrit-il.
Un an après le scrutin qui a donné Paul Biya vainqueur avec 53,66 % des voix, l'ancien ministre de la Communication maintient sa lecture. Pour lui, le verdict des urnes traduisait une volonté de changement qui n'a pas été respectée. Il parle de « vol de la victoire ».
Et pendant qu'il écrit depuis la Gambie, le Cameroun, lui, attend toujours son nouveau gouvernement.
Un an après, la même revendication
Issa Tchiroma Bakary n'a pas changé de ligne. Un an jour pour jour après la présidentielle du 12 octobre 2025, l'ancien ministre de la Communication a publié une série de messages depuis Banjul. Le ton est le même qu'au lendemain du scrutin.
Il se présente comme le « président élu ». Il évoque une « victoire populaire, massive et inédite » qui « n'est pas un souvenir : c'est la vérité permanente et le plein sens de la légitimité ».
Il va plus loin. Il parle de sa « restauration au pouvoir ». Pas dans un avenir indéterminé. Bientôt.
Le Conseil constitutionnel a proclamé Paul Biya vainqueur le 27 octobre 2025 avec 53,66 % des voix. Tchiroma arrivait deuxième avec 35,19 %. Il conteste ces chiffres depuis le premier jour. Son propre décompte, basé sur les procès-verbaux publiés par l'opposition, lui donnait 54,8 %. Le groupe de réflexion International Crisis Group a estimé, dans son évaluation post-électorale, que les décomptes publiés par les partis d'opposition « semblaient montrer Tchiroma gagnant avec une marge convaincante ».
Aucun tribunal n'a jamais validé cette thèse. Aucun tribunal n'a non plus démontré l'absence de fraude.
Plaintes en France et en Suisse
Depuis son exil, Tchiroma a multiplié les initiatives juridiques. En juin 2026, il a déposé deux plaintes au tribunal judiciaire de Paris, invoquant la compétence universelle. Les plaintes visent Paul Biya et une vingtaine de hauts responsables, dont Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, des ministres, et des responsables de l'armée et de la police. Il a aussi saisi les autorités suisses.
« Le tribunal judiciaire de Paris bénéficie de la compétence universelle sans exiger que le crime ait un lien territorial avec cet État », explique Maître Calvin Job, avocat aux barreaux du Cameroun et de Paris, joint par RFI. « Maintenant, aboutir ou pas aboutir, ce type d'affaire prend souvent du temps. »
Tchiroma évoque ces démarches dans sa déclaration du 12 octobre. Il parle de « pression politique et juridique ». Mais il ne donne aucun numéro de dossier, aucune étape procédurale, aucune décision d'une juridiction.
La voix de la diaspora
Le 10 octobre 2026, deux jours avant l'anniversaire du scrutin, ses partisans ont manifesté devant l'ambassade du Cameroun à Paris. Tchiroma les a remerciés dans sa déclaration. Il a salué leur mobilisation et leur a adressé « honneur et respect ».
La diaspora est l'un des piliers de sa stratégie. Elle fournit une audience, des relais, une capacité de pression sur les chancelleries. Elle offre aussi un bouclier relatif : ceux qui manifestent à Paris ne risquent pas les convocations qui attendent ceux qui protestent à Douala.
Tchiroma sait que la diaspora ne suffit pas. Il l'a écrit en substance dans sa déclaration. La doctrine peut être formulée depuis l'extérieur. Le rapport de force doit se construire à l'intérieur.
Son appel à l'armée, en juillet 2026, relevait de cette logique. Il a demandé aux forces de défense de venir le « récupérer » en Gambie pour « servir le peuple camerounais ». Il a promis une « armée professionnelle, plus forte et plus moderne ». Il a appelé les militaires à « prendre leurs responsabilités ».
Le message n'a pas eu d'écho public du côté des états-majors.
Un an après, le pays attend toujours
Le contentieux électoral n'est pas le seul vide. Un an après, le Cameroun n'a toujours pas de nouveau gouvernement.
Paul Biya avait annoncé, dans son discours de fin d'année du 31 décembre 2025, la formation imminente d'une nouvelle équipe. Le 10 février 2026, il a réitéré l'engagement. Le gouvernement reste celui du mandat précédent. Il n'a pas été remanié en profondeur depuis 2019.
Le poste de vice-président, rétabli par la révision constitutionnelle du 4 avril 2026 et promulguée le 14 avril, demeure vacant. Paul Biya, 93 ans, a quitté le Cameroun le 7 juin 2026 pour ce qui a été présenté comme un « court séjour privé en Europe ». Il n'est pas rentré.
En cas de vacance du pouvoir, le vice-président doit saisir le Conseil constitutionnel pour faire constater l'empêchement. Mais le vice-président n'a pas été nommé. « La procédure est bloquée », résume un universitaire . « Le pays peut sombrer dans une crise constitutionnelle. »
Les morts et les prisonniers
Tchiroma a rendu hommage aux victimes de la crise post-électorale. Il les qualifie de « gardiens de la démocratie ». Il dénonce « la répression des manifestations » et affirme que « des milliers de Camerounais » seraient toujours détenus.
Les chiffres officiels, eux, sont différents. Le ministre de l'Intérieur, Paul Atanga Nji, a reconnu 20 morts et 1 243 interpellations. Human Rights Watch évoque au moins 55 morts. Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a appelé à des « enquêtes rapides, impartiales et efficaces ».
Parmi les noms que Tchiroma cite, il y a Anicet Ekane. Le président du MANIDEM est mort en détention le 1er décembre 2025, au Centre médical militaire de la gendarmerie à Yaoundé. Une autopsie a conclu à une « mort naturelle ». Ses proches et ses avocats contestent cette conclusion.
Ekane était détenu depuis les manifestations post-électorales. Il était âgé et malade. Sa mort a provoqué une onde de choc dans l'opposition. Tchiroma lui rend hommage dans sa déclaration.
Le contentieux électoral de 2025 n'est pas résolu. Il ne sera probablement pas résolu par une décision de justice. Aucun tribunal camerounais n'a invalidé le scrutin. Aucune juridiction étrangère n'a encore statué sur les plaintes de Tchiroma. Le Conseil constitutionnel, lui, a rejeté tous les recours.
Ce qui reste, c'est un rapport de force. D'un côté, un pouvoir qui contrôle les institutions, l'administration, les forces de sécurité et les moyens de communication. De l'autre, un opposant en exil, soutenu par une partie de la diaspora, qui maintient une pression politique et juridique.
Entre les deux, un pays qui attend un gouvernement, un vice-président, et des réponses à des questions que personne, au sommet de l'État, ne semble pressé de trancher.
Tchiroma a écrit : « Rien n'est impossible à un peuple debout. » C'est une phrase de campagne. Elle ne dit pas comment le peuple se lèvera. Ni quand.
Qui est Issa Tchiroma Bakary ?
Ancien ministre de la Communication sous Paul Biya, il est devenu opposant et candidat à la présidentielle de 2025 sous la bannière du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC). Arrivé deuxième selon les résultats officiels, il conteste la victoire de Paul Biya et vit en exil en Gambie depuis novembre 2025.
Pourquoi vit-il en Gambie ?
Il a demandé l'asile en Gambie le 7 novembre 2025, invoquant des menaces pour sa sécurité après la crise post-électorale. Le gouvernement gambien a confirmé l'accueil « pour raisons humanitaires ».
Que demande-t-il exactement ?
Il revendique la victoire à la présidentielle de 2025, demande un transfert de pouvoir et la libération des personnes qu'il qualifie de prisonniers politiques. Il a déposé des plaintes en France et en Suisse contre Paul Biya et des hauts responsables.
Le poste de vice-président a-t-il été pourvu ?
Non. La fonction a été rétablie par la révision constitutionnelle d'avril 2026, mais aucune nomination n'a été annoncée. Paul Biya, absent du Cameroun depuis juin 2026, n'a pas signé le décret.
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