Me Charles Tchoungang dénonce des menaces dans l'affaire Zogo et réclame une réforme du Code pénal camerounais. La défense de Belinga sort du silence. 

L'avocat de Jean-Pierre Amougou Belinga sort du silence et transforme l'audience du 13 octobre en réquisitoire contre l'insécurité qui gangrène le procès.

Me Charles Tchoungang ne s'attendait pas à devoir parler de lui. Ce mercredi 14 octobre 2026, au lendemain d'une audience sous haute tension au tribunal militaire de Yaoundé, l'avocat de Jean-Pierre Amougou Belinga et de Bruno Bidjang a pris la parole. Non pas pour plaider la relaxe de ses clients. Pour dire qu'il a peur.

« Moi aussi j'ai reçu des menaces. On m'a même demandé de me retirer du dossier. » La phrase tombe. Elle ne vise personne nommément. Mais elle dit tout d'un procès qui, trois ans et demi après la mort de Martinez Zogo, continue de faire trembler ceux qui s'en approchent.

Qui instaure la peur dans le prétoire ?

Le lieutenant-colonel Parfait Ayissi Nanga a fait irruption dans la salle d'audience. C'était le 13 octobre. Tremblant, selon plusieurs récits concordants. Il venait demander la protection du tribunal pour pouvoir témoigner. Sa lettre, enregistrée la veille à la Direction de la justice militaire, évoque une tentative d'homicide à Ebolowa dans la nuit du 19 au 20 août 2026, des menaces téléphoniques, des filatures, et des propositions financières pour qu'il renonce à déposer.

Un officier supérieur de l'armée camerounaise qui implore un tribunal militaire de protéger sa vie. La scène a de quoi faire réfléchir.

Joint ce mercredi, Me Tchoungang ne s'étonne pas. Il renchérit. « Comment se fait-il que celui qui est censé nous protéger vienne demander au tribunal de le protéger ? Cela signifie qu'il y a une insécurité lancinante qui s'est installée autour de cette affaire. »

Une insécurité qui, selon lui, ne vise pas seulement le témoin de l'accusation. La défense aussi serait ciblée. « Qui instaure la peur ? Ce sont ceux-là qui veulent cacher la vérité, qui instrumentalisent le pouvoir d'État pour faire peur au citoyen que nous sommes », lance l'avocat.

Un témoin qui dérangeait

Le lieutenant-colonel Ayissi Nanga n'est pas n'importe qui dans ce dossier. En janvier 2023, lorsque le corps de Martinez Zogo est retrouvé à Soa, il commande le Groupement de Gendarmerie Territoriale du Mfoundi. C'est lui que le sous-lieutenant Legrand Ngamby alerte après avoir reçu des messages de Justin Danwe, l'ancien directeur des opérations de la DGRE.

Ces messages, documentés, remontent au 30 décembre 2022. Danwe y demande d'« administrer une correction » à Martinez Zogo. Le journaliste, disait-il, « parle mal de mon chef ». Ngamby refuse. Mais il conserve les échanges. Quand Zogo disparaît le 17 janvier 2023, Ngamby comprend. Il contacte son supérieur, Ayissi Nanga. C'est cette alerte qui déclenche les interpellations d'Eko Eko, de Danwe, puis des membres du commando.

L'officier a ensuite posé une question qui dérangeait. Pendant l'opération du commando, la connexion internet sur les téléphones de ses membres a été coupée pendant deux heures. Une coupure ciblée, selon plusieurs sources. Ayissi Nanga a voulu savoir qui avait ordonné cette coupure. Il a demandé l'audition des opérateurs Camtel, Orange et MTN. Cette démarche aurait déplu. Il aurait été écarté de la commission d'enquête mixte police-gendarmerie.

Ce que le Code ne protège pas

Me Tchoungang ne s'arrête pas au cas Ayissi Nanga. Il pose une question de fond. Le Code de procédure pénale camerounais est-il à la hauteur ? Sa réponse est non.

« Le Code de procédure pénale est insuffisant sur la protection des témoins », affirme-t-il. L'article 218 prévoit bien des mesures de protection pour les victimes et les témoins de crimes. Mais dans la pratique, ces dispositions restent générales. Elles ne donnent pas au président du tribunal les moyens concrets de sécuriser un témoin avant, pendant et après sa déposition.

L'avocat propose une réforme. « Il faudrait intégrer dans le code de procédure pénale des dispositions qui donnent au président du tribunal les pouvoirs et les moyens pour mettre en place des mesures de sécurisation des témoins dans les affaires comme celles-ci. »

Une proposition qui dépasse le cadre de l'affaire Zogo. Le Cameroun compte plusieurs dossiers sensibles où des témoins ont été intimidés, parfois assassinés. La question de la protection des témoins n'est pas nouvelle. Elle est structurelle.

Une défense qui joue gros

Derrière la dénonciation de Me Tchoungang, il y a une stratégie. La défense de Jean-Pierre Amougou Belinga et de Bruno Bidjang sait que le procès entre dans une phase décisive. Les audiences des 12 et 13 octobre ont porté sur les preuves techniques. Le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, chef du Service central des recherches judiciaires, a présenté le croisement de la vidéosurveillance de Yaoundé et du traçage GPS des téléphones. Des éléments que la défense s'emploie à démonter.

Mais l'irruption d'Ayissi Nanga change la donne. Elle braque les projecteurs sur un aspect du dossier que personne ne contestait : la peur.

Pour Me Tchoungang, cette peur est une arme. « Il faut prendre ce qui s'est passé hier comme une alerte importante », dit-il. Une alerte qui, selon lui, devrait obliger le tribunal à se prononcer sur la sécurité de tous les acteurs du procès. Pas seulement ceux qui accusent. Ceux qui défendent aussi.

Ce que l'on ne sait pas encore

La requête du lieutenant-colonel Ayissi Nanga, en revanche, est documentée. Sa lettre au ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense est datée du 13 octobre 2026. Il y écrit : « Je vous prie de bien vouloir considérer les risques énormes qui pèsent sur ma vie, et de m'obtenir de passer devant le Tribunal pendant les audiences prévues cette semaine ».

Le tribunal militaire doit se prononcer sur cette demande. Et sur les suites à donner à l'incident du 13 octobre.


Me Charles Tchoungang est-il menacé dans l'affaire Martinez Zogo ?
L'avocat affirme avoir reçu des menaces et avoir été invité à se retirer du dossier. Aucune plainte n'a été rendue publique à ce stade. Ses déclarations du 14 octobre 2026 restent des allégations non confirmées par une autorité judiciaire.

Pourquoi le lieutenant-colonel Ayissi Nanga demande-t-il protection ?
Dans une lettre du 13 octobre 2026, il affirme avoir été victime d'une tentative d'homicide à Ebolowa en août 2026 et faire l'objet de menaces téléphoniques. Il demande à témoigner avant de regagner son poste.

Le Code de procédure pénale camerounais protège-t-il les témoins ?
L'article 218 prévoit des mesures de protection pour les victimes et témoins de crimes. Mais ces dispositions restent générales et ne donnent pas au président du tribunal des moyens opérationnels contraignants.

Que risque un témoin menacé au Cameroun ?
Le Code ne prévoit pas de mécanisme spécifique de relogement, de protection rapprochée ou de changement d'identité pour les témoins dans les affaires de crime organisé ou de terrorisme.