Le Premier ministre Joseph Dion Ngute lance le dialogue communautaire à Bamenda les 14 et 15 octobre 2026. Projets de développement et appel au dépôt des armes au programme.
Deux jours à Bamenda, des projets à visiter, un dialogue à lancer. Mais derrière les discours officiels, une question persiste : avec qui le gouvernement compte-t-il réellement parler ?
Le Premier ministre Joseph Dion Ngute est à Bamenda depuis ce mercredi 14 octobre 2026 pour lancer le dialogue communautaire dans la région du Nord-Ouest. Une visite de deux jours qui doit aussi permettre d'inspecter plusieurs projets de développement.
Les danses traditionnelles ont commencé tôt à Matazem, à l'entrée de la ville. Les groupes de soutien du RDPC, venus de plusieurs villages, sont là. Les tambours résonnent. Les couleurs du parti flottent. L'accueil est chaleureux. Presque trop.
Parce qu'à quelques kilomètres de là, la route est encore coupée certaines nuits. Parce que dans les villages autour de Bamenda, des familles attendent toujours de savoir si elles pourront cultiver cette saison. Parce que dix ans de crise ne se sont pas arrêtés le temps d'une visite officielle.
Le Premier ministre est arrivé. Le dialogue est lancé. Mais la vraie question reste posée : avec qui ?
Un accueil en grande pompe, une ville en attente
Bamenda, capitale régionale du Nord-Ouest. Ce mercredi 14 octobre 2026. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute entame une visite de travail de deux jours.
Le programme est chargé. Rencontres avec les autorités régionales, les chefs traditionnels, les chefs religieux, la société civile. Inspections de projets de développement. Et surtout, le lancement officiel du dialogue communautaire dans la région.
Cette visite intervient après celle effectuée à Buea le 28 septembre 2026, où Dion Ngute avait déjà initié une démarche similaire pour le Sud-Ouest. Deux régions, deux visites, une même méthode. Le gouvernement veut montrer qu'il avance.
Sur le terrain, l'accueil est à la hauteur des attentes officielles. Les groupes de danse se sont mobilisés. Les comités de soutien ont répondu présents. L'image est celle d'une population qui adhère. Mais l'image n'est pas la réalité.
Derrière les danses, il y a des questions. Celles des combattants toujours actifs dans les bush. Celles des familles déplacées. Celles des leaders séparatistes emprisonnés. Celles de toute une population qui, depuis 2016, attend une paix qui ne vient pas.
Ce que le gouvernement propose : un dialogue communautaire
L'initiative s'appelle « dialogue communautaire ». Le principe est simple : descendre dans les villages, rencontrer les élites, les chefs traditionnels, les préfets, et convaincre les combattants de déposer les armes.
À Buea, Dion Ngute avait réuni l'élite et les autorités traditionnelles du Sud-Ouest. À Bamenda, il fait de même pour le Nord-Ouest. Le message est clair : l'État est prêt à accueillir ceux qui se repentent et se rendent. Vingt-cinq anciens combattants séparatistes avaient d'ailleurs été présentés à Dion Ngute lors de son passage dans le Sud-Ouest.
Mais cette approche a une limite évidente. Elle s'adresse à ceux qui sont déjà prêts à déposer les armes. Pas à ceux qui continuent de se battre. Pas aux leaders historiques du mouvement séparatiste, toujours en prison ou en exil. Pas à ceux qui, dans les villages, estiment que leurs griefs n'ont jamais été véritablement entendus.
« Il y a une nécessité de dialogue, mais les interlocuteurs sont difficiles à trouver », résumait l'analyste politique Stéphane Akoa en mai 2026. La formule est restée.
Les projets de développement : le volet visible de la visite
Le Premier ministre ne vient pas seulement parler de paix. Il vient aussi inspecter des chantiers.
Au programme : le siège régional des Douanes, les nouveaux bureaux du médiateur indépendant, les locaux de l'Assemblée régionale du Nord-Ouest, l'hôpital de district de Mankon récemment construit, le nouveau marché de Bamenda I, et plusieurs tronçons routiers, dont la route Nouveau marché de Bamenda I-Carrefour Mezam.
La traversée urbaine de Bamenda, un projet de deux fois deux voies, est en cours. Les travaux de chaussée et d'assainissement progressaient à un taux de 34 % en mai 2026, selon le ministère des Travaux publics. La réception des travaux dans la ville est prévue pour le 31 décembre 2026. Le marché de Bamenda Mile 4, lui, doit accueillir 1 230 commerçants.
Ces projets sont réels. Ils sont vérifiables. Ils répondent à des besoins concrets. Mais ils ne répondent pas à la question politique. Un marché ne remplace pas un dialogue. Une route bitumée ne remplace pas la reconnaissance d'une injustice.
Les prisonniers : le dossier qui fâche
Si le gouvernement parle de dialogue, il doit aussi parler de ceux qui sont en prison. Et c'est là que le bât blesse.
En mars 2026, la Cour suprême du Cameroun a cassé la condamnation à perpétuité de Sisiku Ayuk Tabe et de ses neuf coaccusés. Une décision qualifiée d'« historique et courageuse » par leurs avocats. L'affaire a été renvoyée devant la Cour d'appel du Centre, dans une composition différente, pour être rejugée.
Ayuk Tabe, président autoproclamé de l'Ambazonie, et ses compagnons étaient détenus depuis 2018. Leur condamnation à perpétuité, prononcée en 2019, avait été confirmée en appel en 2020. La Cour suprême a estimé que le procès était entaché d'irrégularités. Un procès de nuit. Des accusés qui n'avaient pas pu s'exprimer.
Cette décision a ouvert une brèche. Les avocats de la défense espèrent désormais une libération. « Ce qu'il faut retenir, c'est que la Cour suprême a décidé de casser une décision, de reconnaître qu'il y a eu des injustices », a réagi Me Akere Muna. Son confrère, Me Emmanuel Simh, demande que ses clients puissent comparaître libres pour un nouveau procès.
En parallèle, Paul Biya a ordonné la libération de 330 détenus liés à la crise anglophone. Une mesure saluée comme un geste d'apaisement. Mais insuffisante, selon les organisations de défense des droits humains, qui estiment que des milliers d'autres restent incarcérés pour des motifs souvent contestables.
La question est simple : peut-on parler de paix sans parler de ceux qui sont en prison pour avoir porté les revendications qui ont mené à cette crise ?
Les combattants dans les bush : le dialogue impossible ?
Il y a les prisonniers. Il y a aussi ceux qui se battent encore. Les combattants séparatistes, actifs dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Ceux-là ne sont pas à la table.
Le gouvernement a une position claire. Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale, l'a répété : « On ne peut pas parler à ceux qui remettent en cause l'unité nationale. » Les séparatistes ne sont pas conviés au dialogue. Point.
Mais alors, avec qui parle-t-on ? Les chefs traditionnels ? Ils sont souvent pris entre deux feux. Les autorités religieuses ? Elles jouent un rôle de médiation, mais elles n'ont pas de mandat politique. La société civile ? Elle est fragmentée.
L'archevêque de Bamenda, Mgr Andrew Nkea, a rencontré Dion Ngute en septembre 2026 avec une délégation d'autorités religieuses et traditionnelles. Il prépare un catéchisme consacré à la paix, destiné aux jeunes générations. Une initiative saluée. Mais qui ne remplace pas une négociation.
« Symbolism matters, but conflict resolution requires difficult, inclusive conversations with both separatist fighters and leaders as well as with government officials and soldiers », écrivait la Cameroon News Agency après la visite du pape à Bamenda en avril 2026. Le symbole ne suffit pas. Il faut des actes.
Dix ans de crise : les chiffres qui pèsent
Il y a dix ans, en octobre 2016, des avocats et des enseignants descendaient dans les rues de Bamenda et de Buea. Ils protestaient contre la nomination de magistrats francophones et la remise en cause du système éducatif anglophone.
La répression de ces manifestations a fait basculer la crise. En 2017, le conflit est devenu armé. Des groupes séparatistes ont pris les armes pour réclamer l'indépendance des deux régions anglophones. L'armée a riposté. La violence s'est installée.
Aujourd'hui, le bilan est lourd. Plus de 6 500 morts depuis le début du conflit, selon les évaluations les plus récentes. Entre 493 000 et 584 000 déplacés internes dans les régions anglophones. Des centaines de milliers d'autres ont fui vers le Nigeria. Des écoles attaquées, des enseignants enlevés, des enfants privés d'éducation pendant des années.
En 2026, la violence continue. Le 8 septembre, des hommes armés ont attaqué le Government Teachers Training College de Wum, tuant un officier de police et enlevant cinq enseignants. Le 7 juillet, neuf civils ont été tués dans la région. Les attaques, les enlèvements, les menaces restent le quotidien de nombreuses communautés.
Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ce sont des familles. Des villages. Des vies brisées.
La question que personne ne veut poser
Le dialogue communautaire est une méthode. Ce n'est pas une solution en soi. La solution, c'est de savoir avec qui on parle, de quoi on parle, et ce qu'on est prêt à concéder.
Le gouvernement parle de paix. Il parle de développement. Il parle de réintégration des combattants repentis. Mais il refuse de parler aux séparatistes. Il refuse de discuter du fédéralisme. Il refuse de reconnaître que la crise a des causes politiques qui ne se règleront pas avec des marchés et des routes.
Les organisations de la société civile appellent à un dialogue inclusif. Elles demandent que les voix de ceux qui sont dans les bush soient entendues. Elles rappellent que la paix ne se décrète pas, elle se négocie.
« Le dialogue est nécessaire, inévitable et finalement indispensable », écrivait le leader séparatiste Chris Anu en février 2026, dans une feuille de route adressée au gouvernement. Il proposait des étapes concrètes. Il n'a jamais reçu de réponse publique.
Alors, la question n'est pas de savoir si le dialogue communautaire est une bonne idée. La question est de savoir s'il peut produire des résultats sans ceux qui font la guerre.
Le Premier ministre repartira jeudi 15 octobre, après la réunion de dialogue prévue au Bamenda Congress Hall. Il laissera derrière lui des projets visités, des discours prononcés, des promesses renouvelées.
Les habitants de Bamenda, eux, resteront. Ils continueront de vivre avec les checkpoints, les couvre-feux, les nuits sans électricité. Ils continueront d'attendre une paix qui, depuis dix ans, se fait désirer.
Le dialogue communautaire est un pas. Mais un pas vers quoi ? Vers une paix durable ou vers une nouvelle année de statu quo ?
Qu'est-ce que le dialogue communautaire lancé à Bamenda ?
C'est une initiative du gouvernement camerounais visant à encourager les communautés locales, les chefs traditionnels et religieux à contribuer à la fin du conflit anglophone. Le principe : descendre dans les villages pour convaincre les combattants de déposer les armes.
Qui participe à ce dialogue ?
Les autorités régionales, les chefs traditionnels, les chefs religieux, les organisations de la société civile. Les séparatistes ne sont pas conviés.
Pourquoi les séparatistes sont-ils exclus ?
Le gouvernement estime qu'on ne peut pas dialoguer avec ceux qui remettent en cause l'unité nationale. Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale, l'a affirmé publiquement.
Où en est le dossier des prisonniers séparatistes ?
La Cour suprême a cassé en mars 2026 la condamnation à perpétuité de Sisiku Ayuk Tabe et de ses coaccusés. L'affaire sera rejugée. Paul Biya a par ailleurs ordonné la libération de 330 détenus liés à la crise.