Yaoundé envoie une délégation en France pour financer la reconstruction du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Port de Limbé, incitations fiscales, groupes armés.

Le Cameroun courtise les investisseurs français pour relancer les régions anglophones meurtries par dix ans de conflit, avec un port en eau profonde à Limbé comme pièce maîtresse.

Une délégation camerounaise se rendra en France pour promouvoir les investissements dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Le port de Limbé est la cible principale. L'offensive économique intervient alors que les groupes armés sécessionnistes se réorganisent dans les deux régions.

Dix ans de conflit. Plus de 6 000 morts selon plusieurs ONG. Et un plan de reconstruction à 2 500 milliards de FCFA dont seulement un quart a été mobilisé. Yaoundé cherche de l'argent. La France est en première ligne.

Une économie sinistrée, un plan à trous

Le constat est brutal. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont classées "zones économiquement sinistrées" depuis un décret de septembre 2019. Les exportations de bananes, de cacao et de café ont chuté. Des pans entiers de l'activité économique sont paralysés.

Le Plan présidentiel de Reconstruction et de Développement (PPRD) a été lancé en 2021. Objectif affiché : 2 500 milliards de FCFA. Montant mobilisé à ce jour : 600 milliards, selon le Premier ministre Joseph Dion Ngute. Moins d'un quart.

En décembre 2025, le gouvernement a renforcé les incitations fiscales pour les investissements dans ces zones. Prolongation de 24 mois pour achever les projets agréés. Exonération de TVA sur les intérêts des crédits destinés au financement. Objectif : attirer des capitaux étrangers.

La France, premier partenaire

La France est déjà le premier partenaire commercial du Cameroun en Afrique centrale. Plus de 250 entreprises françaises ou à capitaux français sont implantées dans le pays. Les échanges bilatéraux ont atteint environ 1,3 milliard d'euros en 2025.

Sur le NOSO, Paris a promis une enveloppe de 40 milliards de FCFA. Ce montant provient d'un reliquat du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D). Selon le ministre-conseiller de l'ambassade de France, Philippe Larrieu, d'autres instruments sont en cours d'identification.

En janvier 2026, l'Agence Française de Développement (AFD) a signé six conventions de financement pour un total de 188 millions d'euros. Ces fonds ciblent la décentralisation, la santé, l'éducation, les infrastructures et la prévention des inondations.

Le port de Limbé, mirage ou opportunité ?

C'est la pièce maîtresse. Le port en eau profonde de Limbé est présenté comme le futur troisième pôle portuaire du Cameroun, après Douala et Kribi. Coût estimé : environ 400 milliards de FCFA. Emplois potentiels : 20 000.

Le projet ne date pas d'hier. Il a été conçu en 1983, un an après l'arrivée de Paul Biya au pouvoir. Quarante-trois ans plus tard, aucune pelleteuse n'a touché le site. Les réunions se sont succédé. Les études de faisabilité aussi.

En septembre 2026, le Premier ministre a de nouveau convoqué une réunion à Yaoundé. Objectif : accélérer les études. L'administration transitoire du Port Autonome de Limbé (PAL) a été installée en mars. Mais l'infrastructure reste sur le papier.

Le port serait spécialisé dans les produits lourds et agricoles. Sa proximité avec la Société Nationale de Raffinage (SONARA) est un atout. Mais la SONARA elle-même n'a pas été reconstruite depuis l'incendie de 2019.

Les incitations fiscales, un levier encore fragile

La loi de finances 2026 a introduit de nouvelles mesures. Les entreprises engagées dans les zones sinistrées peuvent obtenir jusqu'à 24 mois supplémentaires pour finaliser leurs investissements. Les intérêts des crédits bancaires destinés à ces projets sont exonérés de TVA.

Le coût de ce régime est évalué à environ 12 milliards de FCFA par an sur la période 2021-2024. Entre 2018 et 2024, 52 projets ont été agréés. Volume d'investissements : plus de 120 milliards de FCFA.

Mais le gouvernement veut désormais cibler des secteurs précis : agro-industrie, matériaux de construction, énergie décentralisée, services numériques. Une logique de sélectivité qui vise à éviter les distorsions.

La sécurité, l'angle mort

On ne construit pas un port dans une zone de guerre. La question sécuritaire reste le principal obstacle à tout investissement.

Le 1er octobre 2026, les séparatistes ont appelé à une journée "ville morte" dans les deux régions. Les forces de sécurité ont quadrillé Bamenda et Buea. Les habitants sont restés chez eux. Dix ans de crise, plus de 6 000 morts selon plusieurs ONG, des centaines de milliers de déplacés.

Le Premier ministre a lancé une nouvelle approche à Buea en septembre 2026. Les préfets doivent descendre dans les villages pour convaincre les combattants de déposer les armes. Un "South West Peace Fund" a été créé. Mais la réinsertion économique des repentis reste fragile.

Un observateur de la société civile, qui a requis l'anonymat, résume : "On peut promettre des ports et des routes. Mais tant que les jeunes n'ont pas d'alternatives économiques crédibles, la paix restera un vœu pieux."

La délégation camerounaise se rendra en France dans les prochaines semaines. Elle présentera des projets "bancables" aux investisseurs. Le discours officiel a changé : "Nous ne venons pas parler de potentiel. Nous venons présenter des opportunités concrètes", a déclaré le ministre de l'Eau et de l'Énergie, Gaston Eloundou Essomba, lors d'un forum à Paris en avril 2026.

Mais les obstacles restent nombreux. Infrastructure gaps. Complexité réglementaire. Gouvernance. Les investisseurs le disent ouvertement.

La France a les moyens. Elle a les entreprises. Elle a l'expérience. Reste à savoir si les capitaux suivront les promesses. Et si la sécurité permettra aux chantiers d'avancer.


Quel est le montant du plan de reconstruction du NOSO ?
Le Plan présidentiel de Reconstruction et de Développement (PPRD) est estimé à 2 500 milliards de FCFA. 600 milliards ont été mobilisés à ce jour.

Pourquoi le port de Limbé est-il important ?
Il serait le troisième port en eau profonde du Cameroun, spécialisé dans les produits lourds et agricoles. Coût estimé : 400 milliards de FCFA. Emplois potentiels : 20 000.

La France va-t-elle financer la reconstruction ?
Paris a promis 40 milliards de FCFA via un reliquat du C2D. D'autres financements sont en discussion.

La situation sécuritaire permet-elle d'investir ?
Les groupes armés restent actifs dans les deux régions. Des journées "ville morte" sont régulièrement organisées. La question sécuritaire reste le principal frein.