Eko Eko et Amougou Belinga : la justice change de cible
© Camer.be : Avec Moussa Njoya | 13 oct. 2026 15:40:00 | 977Alors que le procès Martinez Zogo s'enlise après 35 témoins, deux nouveaux dossiers visent Eko Eko et Amougou Belinga. Le sérail s'agite. Enquête.
Tandis que l'accusation s'épuise à étayer l'implication d'Eko Eko et d'Amougou Belinga dans l'assassinat de Martinez Zogo, une ordonnance de renvoi et un rapport confidentiel du SED surgissent sur les réseaux sociaux et rebattent les cartes.
Le procès de l'assassinat de Martinez Zogo a entendu son 35e témoin. Les contradictions du lieutenant-colonel Justin Danwe, principal accusé, se sont multipliées. L'accusation n'a toujours pas établi de lien direct entre Eko Eko, Amougou Belinga et le meurtre du journaliste.
Puis, en une semaine, deux documents ont surgi sur les réseaux sociaux. Une ordonnance du tribunal de la Momo renvoyant Eko Eko devant la Haute Cour pour torture d'un ressortissant belge. Et une lettre du SED/Gendarmerie recommandant des poursuites contre Amougou Belinga dans la gestion du « chapitre 94 ».
Ces deux dossiers ont un point commun : le ministre d'État Ferdinand Ngoh Ngoh.
Hasard ou changement de stratégie ?
Le dossier Zogo s'enlise
Martinez Zogo est mort le 17 janvier 2023. Enlevé à Yaoundé, retrouvé sans vie 25 kilomètres plus loin, le corps portant des traces de sévices. Trois ans plus tard, le procès se poursuit devant le tribunal militaire de Yaoundé.
Le 35e témoin de l'accusation a déposé le 15 septembre 2026. Le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, chef du service central des recherches judiciaires, a confirmé que la vidéo de torture alléguée n'avait jamais été retrouvée dans les téléphones saisis, notamment ceux d'Amougou Belinga et du lieutenant-colonel Danwe. Un téléphone contenant cette preuve aurait pu être « délibérément soustrait à la vigilance des enquêteurs ».
C'est une admission lourde. Depuis le début, cette vidéo est présentée comme l'élément clé susceptible d'identifier les commanditaires. Elle n'existe pas dans le dossier.
Le colonel Jean-Pierre Otoulou, 34e témoin, a reconnu le 14 juillet 2026 que Danwe avait fini par avouer. Mais il a aussi confirmé que Danwe avait rencontré Jean-Pierre Amougou Belinga le 29 décembre 2022. Une rencontre. Pas une preuve de commandement.
Le problème central reste Danwe lui-même. Le principal pilier de l'accusation a livré quatre versions différentes sur l'identité de celui qui l'aurait commandité. Quatre. Aucune n'a été jugée suffisamment solide pour établir un lien direct avec Eko Eko ou Amougou Belinga.
La défense n'a pas manqué de le souligner. Les avocats des accusés dénoncent depuis des mois des « graves irrégularités » : arrestations sans titre, perquisitions sans mandat, auditions sans assistance d'avocat, procès-verbaux entachés d'erreurs, disparition de téléphones, imprécision sur le véhicule utilisé.
Me Tchoungang a parlé d'une demande « dilatoire » après le renvoi de l'audience au 12 octobre, le 35e témoin étant en mission en Algérie. « Depuis six audiences », a-t-elle protesté. Le dossier avance. Lentement.
L'ordonnance qui tombe à pic
Le 25 septembre 2026, le juge d'instruction du tribunal de première instance de Mbengwi, dans le département de la Momo, a rendu une ordonnance renvoyant treize personnes devant la Haute Cour de la Momo. Parmi elles : Leopold Maxime Eko Eko.
L'affaire remonte à 2015 et 2016. Au cœur du dossier : Jan Joris Cappelle, un ressortissant belge, consultant en agriculture. Selon l'ordonnance, il aurait été invité par le chef traditionnel de Tudig à participer à des projets de développement agricole. Des terres lui auraient été confiées. Un conflit foncier a éclaté. Cappelle affirme avoir été arrêté sans mandat, détenu et maltraité avant d'être expulsé vers la Belgique.
Les infractions mentionnées dans l'ordonnance couvrent un large spectre : diffamation, destruction, menaces, troubles de jouissance, torture, abus de fonction, demandes indues, arrestation illégale et complicité d'arrestation illégale.
Eko Eko conteste. Ses avocats, dans un communiqué du 7 octobre 2026, affirment que la DGRE n'a ni initié l'enquête, ni participé à l'arrestation ou à la détention initiale dans le Nord-Ouest. Ils reconnaissent qu'en avril 2016, Cappelle a été reçu dans les services du renseignement extérieur à Yaoundé. Mais ils affirment qu'Eko Eko a agi sur instruction du ministre secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh.
La défense va plus loin. Elle présente cette procédure comme une tentative de contourner les difficultés de l'accusation dans le dossier Zogo. Une lecture qui relève de leur argumentaire, aucun élément public ne démontrant une coordination entre les deux procédures.
Le rapport du SED sur le chapitre 94
En fin de semaine, un autre document a circulé. Une lettre du Secrétaire d'État à la Défense chargé de la Gendarmerie, adressée au ministre d'État, SG/PR Ferdinand Ngoh Ngoh. Le rapport, signé le 19 décembre 2023, fait état de soupçons de graves infractions dans la gestion du « chapitre 94 ». Il recommande des poursuites judiciaires contre plusieurs personnalités, dont Louis Paul Motaze, Jean Sylvain Mvondo et surtout Jean-Pierre Amougou Belinga.
Le rapport mentionne en référence une lettre du SG/PR datée du 20 avril 2022. Autrement dit, c'est Ferdinand Ngoh Ngoh qui a ordonné l'enquête.
Le « chapitre 94 » désigne une ligne budgétaire des services du Premier ministre. Il fait l'objet de soupçons depuis plusieurs années. En 2022, le SG/PR avait déjà saisi le SED pour une enquête sur les chapitres 65 et 94. Un audit du CONSUPE avait été ordonné en parallèle.
Pourquoi ce rapport, rédigé en décembre 2023 et transmis confidentiellement, apparaît-il sur les réseaux sociaux près de trois ans plus tard ? Nous n'avons pas pu obtenir de réponse officielle à cette question.
Ngoh Ngoh, instructeur des deux dossiers
C'est le point commun qui interroge. Ferdinand Ngoh Ngoh est cité dans les deux affaires.
Dans le dossier Cappelle, les avocats d'Eko Eko affirment que c'est lui qui a instruit la DGRE de prendre en charge le ressortissant belge en avril 2016.
Dans le dossier du chapitre 94, les références du rapport SED montrent que c'est lui qui a ordonné l'enquête en avril 2022.
Le ministre d'État, secrétaire général de la présidence, est un personnage central du système. Il est aussi l'un des hommes les plus puissants du pays. Ses liens avec le dossier Zogo ont été évoqués à plusieurs reprises. Le lieutenant-colonel Bialo a affirmé que ni Ngoh Ngoh, ni le ministre des Finances, ni le ministre de la Justice n'apparaissaient dans les investigations de son service.
Une mise hors de cause qui n'a pas convaincu tout le monde. Mais une mise hors de cause.
Un contexte politique sous tension
Ces deux documents surgissent dans un moment particulier.
Lundi 12 octobre 2026 a marqué le premier anniversaire de l'élection présidentielle. Un an après, le Cameroun n'a toujours pas de nouveau gouvernement. Paul Biya avait annoncé sa formation le 31 décembre 2025. Il a réitéré l'engagement le 10 février 2026. Rien.
Le poste de vice-président, rétabli par la révision constitutionnelle du 4 avril 2026 et promulguée le 14 avril, demeure vacant. Six mois après. Aucune nomination n'a été annoncée.
L'opposant Cabral Libii a accusé le régime de « vouloir le chaos » en bloquant cette nomination. Dans une déclaration du 13 octobre, il a estimé que « la souveraineté du Cameroun est en jeu ». Il a pointé « les batailles que se livrent les adeptes des petits calculs au sein du pouvoir ».
Cette vacance institutionnelle crée un vide. Un vide dans lequel s'engouffrent les rivalités. Les documents qui circulent sur les réseaux sociaux en sont peut-être le symptôme. Ou l'instrument.
Que disent ces documents ?
Ils disent qu'Eko Eko est renvoyé devant la Haute Cour de la Momo pour des faits de torture. Ils disent qu'Amougou Belinga est visé par un rapport du SED pour des soupçons de détournement dans la gestion du chapitre 94.
Ils ne disent pas qui a fait circuler ces documents. Ils ne disent pas pourquoi maintenant.
Ils ne disent pas non plus ce qu'ils valent. L'ordonnance de renvoi est un acte judiciaire. Elle a été rendue par un juge d'instruction. Elle est exécutoire. Le rapport du SED est un document administratif. Il recommande des poursuites. Il n'en déclenche pas automatiquement.
Ce que l'accusation n'a pas réussi à faire dans le dossier Zogo
Trois ans. 35 témoins. Des dizaines d'audiences. Des experts. Des téléphones. Des vidéos. Des relevés.
Et toujours pas de preuve directe que Danwe a été commandité par Eko Eko ou Amougou Belinga. Les quatre versions de Danwe ont affaibli le pilier de l'accusation. La vidéo de torture n'a jamais été retrouvée. Les irrégularités de procédure se sont accumulées.
Le dossier est loin d'être vide. Des charges existent. Des témoignages concordent sur certains points. Mais le lien entre les accusés et le meurtre reste, à ce stade, non établi.
Les deux nouveaux dossiers changent-ils la donne ? Ils maintiennent Eko Eko et Amougou Belinga sous pression judiciaire. Ils ouvrent de nouveaux fronts. Ils rappellent que les ennuis des deux hommes ne se limitent pas à l'affaire Zogo.
Mais ils ne comblent pas le vide probatoire du dossier principal. Ils le contournent.
Le procès Zogo doit reprendre. Le 35e témoin, en mission en Algérie selon l'ordre de mission produit par l'accusation, doit être entendu. La défense conteste. Elle parle de manœuvre dilatoire.
L'ordonnance de renvoi d'Eko Eko devant la Haute Cour de la Momo devra être notifiée. Ses avocats affirment qu'elle ne l'a jamais été. Ils contestent la procédure. Le procès devra se tenir.
Le rapport du SED sur le chapitre 94 devra suivre son cours. Une recommandation de poursuites n'est pas une mise en examen. Les personnes visées Motaze, Mvondo, Amougou Belinga n'ont pas été entendues publiquement sur ces révélations.
Ce qui est certain, c'est que le système judiciaire camerounais est sous tension. Trois dossiers majeurs. Des accusés de premier plan. Des documents qui fuient. Des procédures contestées. Et une opinion publique qui observe.
Un an après la présidentielle, le pays attend toujours un gouvernement. Il attend aussi de savoir si la justice peut trancher les affaires qui la saisissent. Ou si elle est condamnée à avancer sans jamais conclure.
Qu'est-ce que le « chapitre 94 » ?
Une ligne budgétaire des services du Premier ministre. Elle fait l'objet de soupçons de détournement depuis plusieurs années. Un rapport du SED de décembre 2023 recommande des poursuites contre plusieurs personnalités.
Pourquoi Eko Eko est-il renvoyé devant la Haute Cour de la Momo ?
Il est accusé d'arrestation illégale, de torture et d'abus de fonction dans l'affaire Jan Joris Cappelle, un ressortissant belge arrêté en 2015-2016 dans le Nord-Ouest. Il conteste et affirme avoir agi sur instruction de la présidence.
Qui est Ferdinand Ngoh Ngoh ?
Ministre d'État, secrétaire général de la présidence de la République. Il est cité comme l'instructeur des deux dossiers : l'enquête sur Cappelle confiée à la DGRE en 2016, et l'enquête sur le chapitre 94 confiée au SED en 2022.
Le procès Zogo va-t-il aboutir ?
Personne ne le sait. Après 35 témoins, l'accusation n'a pas établi de lien direct entre les principaux accusés et le meurtre. Les contradictions du lieutenant-colonel Danwe affaiblissent le dossier. Mais le procès continue.
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