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ECONOMIE

AfCRA : l'Afrique crée son agence de notation, les créanciers haussent les épaules

L'Union africaine lance l'AfCRA pour contester les agences de notation. Mais les créanciers, eux, ne changent pas de camp.

L'AfCRA naît d'un constat partagé : les notes souveraines pénalisent l'Afrique bien au-delà de ses fondamentaux. Mais entre indépendance à prouver et créanciers qui décident toujours seuls, la nouvelle agence devra gagner sa crédibilité avant de gagner son combat.

Le 7 octobre 2026, à Balaclava, dans le nord de l'île Maurice, l'Union africaine a officiellement lancé l'Africa Credit Rating Agency. L'AfCRA est une société privée basée à Port-Louis, mandatée par l'UA et supervisée par le Mécanisme africain d'évaluation par les pairs. Les gouvernements ne peuvent y détenir aucune part.

Objectif affiché : proposer une lecture du risque souverain africain qui tienne compte des réalités du continent, là où les trois grandes agences Moody's, S&P Global et Fitch concentrent plus de 95 % du marché mondial de la notation.

Sur le papier, l'idée est simple. Dans les faits, elle se heurte à un mur : les agences de notation ne prêtent pas d'argent. Ce sont les créanciers qui décident des taux. Et eux, pour l'instant, continuent de lire Moody's.

Un paradoxe qui coûte des milliards

Un pays deux fois moins endetté peut emprunter deux fois plus cher qu'un pays surendetté. Le cas est connu, documenté, et il constitue le cœur du problème.

La France, dont la dette publique représente près de 118 % du PIB, est notée A+ par Standard & Poor's. Le Bénin, avec une dette d'environ 57 % de son PIB, est noté BB− par la même agence. Le 9 octobre 2026, sur les marchés financiers, le rendement d'une obligation béninoise en euros remboursable en 2035 atteignait 6,44 %. Une obligation française à dix ans tournait autour de 4,8 %. Un pays deux fois moins endetté emprunte à un taux sensiblement plus élevé.

Ce différentiel a un nom : la prime de risque. Selon la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, les primes de risque persistantes coûtent au continent environ 75 milliards de dollars par an en intérêts excédentaires. Un chiffre cité par le secrétaire exécutif de la CEA, Claver Gatete, lors du lancement. À confirmer par une étude primaire.

Qui juge les juges ?

Pour être crédible, une agence de notation doit présenter toutes les garanties d'indépendance. C'est précisément le terrain sur lequel l'AfCRA est attendue.

L'agence a été constituée sous forme de société privée, détenue à son lancement par l'entreprise sud-africaine Plus94, spécialisée dans les études et l'analyse de données. Elle doit progressivement ouvrir son capital à d'autres investisseurs privés. Les États et les entreprises publiques sont exclus de son actionnariat.

Mais l'indépendance ne se décrète pas. Elle se prouve. L'AfCRA devra attribuer de mauvaises notes lorsque la situation économique d'un pays le justifie, sans céder aux pressions politiques. Le président de la Commission de l'UA, Mahmoud Ali Youssouf, l'a lui-même reconnu lors du lancement : les notations de l'agence « doivent être fondées sur des preuves et exemptes de considérations politiques et de conflits d'intérêts ». L'AfCRA n'a pas vocation à accorder un traitement préférentiel aux souverains africains, a-t-il précisé.

Les agences africaines rachetées une à une

L'Afrique ne part pas de rien. Plusieurs agences africaines de notation existent déjà. Certaines ont acquis une place reconnue sur les marchés régionaux.

Le problème, c'est ce qui leur arrive. En 2022, Moody's a acquis 51 % de la sud-africaine Global Credit Ratings (GCR), avant d'en prendre le contrôle total en 2024. GCR avait elle-même racheté la West Africa Rating Agency (WARA) quelques années plus tôt. En juillet 2026, S&P Global a annoncé un accord pour acquérir une participation majoritaire dans la nigériane Agusto & Co., présente au Nigeria, au Kenya, au Rwanda et au Ghana.

Autrement dit : les compétences africaines en notation existent. Elles passent progressivement sous le contrôle des grands groupes américains. La création de l'AfCRA répond aussi à cet enjeu : disposer d'une agence continentale dont les décisions ne dépendent pas de Moody's ou de S&P.

Le pouvoir des créanciers

Mais qui prête réellement à l'Afrique ?

Les États africains empruntent auprès d'institutions financières internationales, d'États étrangers et de créanciers privés. Les membres du Club de Paris rassemblent des États créanciers. Du côté privé, les banques se sont historiquement regroupées au sein du Club de Londres pour négocier les restructurations de dette. À ces acteurs traditionnels s'ajoutent la Chine, les pays du Golfe et les investisseurs des marchés obligataires.

Le poids des créanciers privés a augmenté. Ils détiennent désormais plus de 40 % de la dette extérieure du continent, selon ACET. Or ces créanciers prêtent plus cher que les institutions publiques.

Dans ces conditions, l'AfCRA pourra-t-elle faire baisser le coût de l'endettement tant que les créanciers continueront de se fier aux notes des trois grandes agences américaines ?

Le Ghana ouvre une brèche

Cette recherche de diversification ne concerne pas seulement les sources de financement. Elle touche aussi les circuits de paiement.

En août 2026, Stanbic Bank Ghana est devenue la première banque du pays à offrir un accès direct au CIPS, le système chinois de paiement interbancaire transfrontalier. Concrètement, un importateur ghanéen peut régler un fournisseur chinois depuis son compte en cedis. Le fournisseur reçoit des yuans. L'opération évite de devoir acheter des dollars pour effectuer la transaction.

Le gain est mesurable : le délai de conversion est tombé à 24 heures, et les coûts de transaction ont baissé jusqu'à 4 %, selon des données relayées par China Daily. Ghana Commercial Bank développe un service similaire.

Et le mouvement s'étend. Le 9 octobre 2026, Reuters a révélé qu'Ecobank, présent dans 34 pays africains, préparait à son tour son raccordement au réseau chinois. Une évolution qui pourrait permettre à davantage d'entreprises africaines de commercer avec la Chine sans passer systématiquement par le dollar.

Ce que l'AfCRA ne fera pas

L'AfCRA ne changera pas les règles du jeu. Elle ne peut pas obliger les créanciers à suivre ses évaluations. Ce ne sont pas les agences qui prêtent l'argent.

Mahmoud Ali Youssouf l'a reconnu : l'agence ne réduira pas significativement les coûts d'emprunt africains à court terme. Des réformes plus profondes du système financier mondial sont nécessaires.

Ce que l'AfCRA peut faire, en revanche, c'est élargir la couverture. Seuls 32 des 55 États africains disposent d'une notation attribuée par les trois grandes agences. L'AfCRA entend noter les autres. Pour les pays non notés, l'accès aux marchés de capitaux reste aujourd'hui un parcours d'obstacles.

Elle peut aussi offrir un contre-point documenté aux évaluations existantes. Le débat sur un biais systématique des grandes agences est ancien. Le Programme des Nations unies pour le développement a estimé que le jugement subjectif dans les notations souveraines africaines aurait coûté plus de 24 milliards de dollars. Les agences rejettent ces accusations et affirment appliquer les mêmes méthodologies partout dans le monde.

Le vrai enjeu : la diversification

La création de l'AfCRA prend sens dans un mouvement plus large. Les pays africains multiplient les partenaires, les sources de financement et les circuits de paiement. Le Kenya a converti des prêts libellés en dollars en yuans, économisant potentiellement 215 millions de dollars par an en intérêts.

L'Afrique ne cherche plus seulement à obtenir de meilleures conditions auprès de ses partenaires traditionnels. Elle élargit ses possibilités de choix.

L'AfCRA ne changera pas les règles du jeu. Mais sa création s'inscrit dans un basculement déjà engagé.

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