À quelques mois des hypothétiques législatives et municipales, la figure de la société civile Abdouraman Hamadou Babba propose une feuille de route en dix mesures pour transformer le scrutin en référendum contre le régime, sans passer par une coalition de partis qu’il juge impossible.
Il y a une phrase qui revient dans presque tous les écrits d’Abdouraman Hamadou Babba depuis la présidentielle du 12 octobre 2025 : « Le Peuple du Changement est majoritaire au Cameroun. » Cette phrase, il la répète comme un constat, presque comme une évidence. Sauf qu’elle ne s’est jamais transformée en majorité parlementaire. Son dernier texte est une tentative de réponse à cette contradiction. Et il ne passe pas par une coalition de partis. Il passe par une autre logique : faire des législatives un référendum.
Un paysage politique verrouillé et un calendrier incertain
Le 12 octobre 2025, Paul Biya a été proclamé vainqueur de la présidentielle avec 53,66 % des voix, devant Issa Tchiroma Bakary (35,19 %), selon les résultats publiés par le Conseil constitutionnel. Les recours de l’opposition ont été rejetés. Le scrutin a été contesté, mais il a produit un vainqueur.
Un an plus tard, l’attention se tourne vers les législatives et les municipales. Sauf que leur date n’est pas connue. Le mandat des conseillers municipaux a été prorogé une deuxième fois, jusqu’au 28 février 2027. Le scrutin municipal doit se tenir « au plus tard » le 8 février 2027, ce qui place mécaniquement les législatives dans la même fenêtre. Mais aucune date officielle n’a été arrêtée. Le calendrier électoral, au Cameroun, est devenu une affaire de décret présidentiel, pas de transparence.
C’est dans ce brouillard que Babba publie son texte.
Ce que contient réellement la liste de Babba
Le document se présente comme une énumération. Dix points. Dix conséquences d’une mobilisation du « Peuple du Changement » derrière « les vrais partis d’opposition ».
Les mesures les plus significatives :
La conquête des institutions. Babba prévoit une Assemblée nationale « contrôlée et présidée par les acteurs du Changement », un Premier ministre et une majorité de gouvernement issus de ces mêmes acteurs, et un Sénat basculé « à partir du mois de mars 2028 » date à laquelle le tiers sortant du Sénat est renouvelé.
La rupture avec l’héritage institutionnel de 2026. Il annonce le dépôt d’une proposition de révision constitutionnelle pour supprimer le poste de vice-président, institué en avril 2026. Il prévoit aussi que « six membres du Conseil constitutionnel sur onze » seront nommés par les acteurs du Changement à la fin du mandat des membres actuels, prévue le 7 février 2030. Le Conseil compte effectivement onze membres, désignés pour six ans.
La justice et la réparation. Libération de « tous les prisonniers politiques », adoption d’une loi d’amnistie et d’une loi de réparation, et création d’une commission d’enquête parlementaire sur « les événements qui se sont déroulés avant, pendant et après l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 ».
La refonte du système électoral. Un nouveau code électoral « consensuel », le remplacement d’ELECAM par « un organisme réellement indépendant », et une modification du Code de la nationalité pour reconnaître la double nationalité.
Le budget. Une rectification immédiate pour prendre en compte « les problèmes les plus urgents des populations ».
Ce ne sont pas des mesures techniques. C’est un programme de rupture. Et il est présenté comme la conséquence mécanique d’une victoire électorale, pas comme un projet à négocier.
Pourquoi cette stratégie est à la fois audacieuse et fragile
L’audace, c’est de refuser la coalition. Babba l’écrit noir sur blanc dans un entretien au Journal du Cameroun en juillet 2026 : la coalition de l’opposition est « impossible » depuis 1992, et il faut « gagner en temps et en énergie en évitant de vouloir composer une impossible coalition de partis politiques ». Sa solution : transformer les législatives et municipales en « référendum POUR ou CONTRE le régime Biya-RDPC ».
La fragilité, c’est que cette stratégie suppose une chose que le Cameroun n’a jamais connue : une opposition disciplinée, capable de présenter des candidats uniques circonscription par circonscription, sans se déchirer sur les investitures. Babba en est conscient. Il propose un cadre « transpartisan », l’initiative REMONTADA DU PEUPLE, sans hiérarchie, pour désigner ces candidats. Mais un cadre sans hiérarchie, dans un pays où chaque parti a son chef et ses ambitions, est une équation non résolue.
Il y a une deuxième fragilité. Le texte de Babba raisonne comme si le RDPC allait perdre proprement. Or le RDPC contrôle l’administration, les commissions électorales locales, et dispose d’un maillage territorial que l’opposition n’a jamais égalé. Une victoire électorale de l’opposition, même réelle dans les urnes, devrait être validée par les institutions. Et ces institutions, Babba lui-même le reconnaît, ne sont pas neutres : il a passé une partie de l’année 2025 à dénoncer le silence du Conseil constitutionnel et d’ELECAM sur des questions électorales cruciales.
La question, au fond, n’est pas de savoir si son plan est bon. C’est de savoir s’il est applicable dans le cadre institutionnel existant.
Ce que ce texte change dans le débat
Ce texte ne renverse pas le rapport de forces. Il déplace la conversation.
D’abord, il acte l’échec de la coalition classique. Pendant des années, l’opposition camerounaise a cherché l’unité. Elle ne l’a jamais trouvée. Babba propose d’arrêter de chercher et de contourner l’obstacle. C’est une rupture stratégique.
Ensuite, il pose une question que le pouvoir préférerait éviter : que se passe-t-il si l’opposition gagne les législatives ? Le texte répond : elle contrôle l’Assemblée, elle nomme un Premier ministre, elle change les règles. C’est la logique parlementaire la plus élémentaire. Mais au Cameroun, cette logique n’a jamais été testée, parce que le RDPC a toujours eu la majorité.
Enfin, il fixe un horizon. 2027 pour les législatives. Mars 2028 pour le Sénat. Février 2030 pour le Conseil constitutionnel. Ces dates ne sont pas des slogans. Ce sont des échéances institutionnelles. Et elles obligent l’opposition à se préparer, maintenant.
Abdouraman Hamadou Babba est-il un leader de l’opposition ?
Il est président national du Rassemblement pour le Changement et une figure de la société civile. Il a été candidat recalé à la présidentielle de 2025. Il n’est pas le leader d’un grand parti d’opposition, mais il est devenu une voix audible dans le débat sur la stratégie électorale.
Le « Peuple du Changement » est-il un parti ?
Non. C’est une expression utilisée par plusieurs acteurs de l’opposition, notamment Maurice Kamto, pour désigner l’électorat qui souhaite une alternance. Babba l’utilise pour désigner une majorité sociologique qu’il estime exister au-delà des partis.
Les élections législatives de 2027 sont-elles confirmées ?
Le scrutin est attendu en 2027, mais aucune date officielle n’a été publiée. Le mandat des conseillers municipaux a été prorogé jusqu’au 28 février 2027, ce qui donne un cadre probable, pas certain.
Le plan de Babba peut-il fonctionner sans coalition ?
C’est toute la question. Il parie sur une mobilisation de l’électorat derrière des candidats identifiés comme « du changement », sans accord formel entre partis. Cela suppose une discipline et une coordination que l’opposition camerounaise n’a jamais démontrées à cette échelle.