Le ministère des Travaux publics a lancé le 8 octobre un appel d'offres international pour reconstruire 167 km de la route nationale n°3, l'axe vital entre Yaoundé et Douala. Un chantier de 238 milliards FCFA, financé par la Banque mondiale, qui doit désenclaver la Centrafrique et le Tchad mais qui laisse de côté l'autoroute promise depuis plus de dix ans.
Yaoundé, 8 octobre 2026. Un avis d'appel d'offres international est signé au ministère des Travaux publics. L'objet : reconstruire 167 kilomètres de la route nationale n°3 entre Yaoundé et Édéa, l'axe qui relie la capitale politique à Douala, premier poumon économique du pays. Montant estimé : 238 milliards de francs CFA, financés par la Banque mondiale. Délai : 30 mois.
Mais il y a un problème. L'autoroute censée remplacer cette route est en chantier depuis 2014. Elle n'est toujours pas là.
Alors le Cameroun refait la vieille route. En espérant que cette fois, elle tienne.
Ce que dit exactement l'appel d'offres
Le document est daté du 8 octobre 2026. Référence : 087/AOIO/MINTP/CPR-FC/CCCM-TR/CSPM-PFC/2026. Il porte sur des « travaux de reconstruction de la route Yaoundé-Édéa (167 km) en trois lots distincts ». Les entreprises intéressées ont jusqu'au 24 novembre 2026, à 11 heures, pour déposer leurs offres techniques et financières.
Le découpage est précis.
Lot 1 : Yaoundé (PK 1+700) – Madoumba (PK 53+750). 52,05 km. Reconstruction de la chaussée, doublement de 22,575 km en 2x2 voies, redressement des virages, construction et digitalisation d'un poste de pesage.
Lot 2 : Madoumba (PK 53+750) – Pont de Ndoupé (PK 105+800). 52,05 km. Reconstruction, 10,75 km en 2x2 voies, réhabilitation des ouvrages d'art et d'assainissement.
Lot 3 : Pont de Ndoupé (PK 105+800) – Carrefour Édéa (PK 168+700). 62,90 km. 12 km supplémentaires en 2x2 voies, reconstruction de la chaussée et des ouvrages hydrauliques.
Au total, 45,325 km passeront en 2x2 voies, soit 27,1 % du linéaire. Le reste sera reconstruit et redressé, mais restera en deux voies.
Pourquoi cette route est vitale
La RN3 n'est pas une route comme les autres. Elle relie les deux plus grandes villes du Cameroun. Elle est empruntée par les camions qui déchargent au port de Douala et remontent vers l'intérieur du pays, puis vers la République centrafricaine et le Tchad.
Le corridor Douala-Bangui s'étend sur plus de 1 400 kilomètres. Plus de 80 % du commerce extérieur de la Centrafrique passe par cet axe. Chaque année, près de 18 000 camions empruntent le corridor Douala-N'Djamena, principal axe d'approvisionnement du Tchad.
Sur le papier, la route est un cordon ombilical. Sur le terrain, c'est un calvaire.
Les coûts de transport atteignent jusqu'à 270 dollars par tonne. Les temps de trajet normaux oscillent entre 9 et 12 jours. Rien qu'au Cameroun, on compte 38 postes de contrôle, dont 17 impliquent des paiements informels.
Cheick Kanté, directeur de division à la Banque mondiale, résume : « Le programme s'inscrit dans une vision plus large de l'intégration régionale au sein de la CEMAC, en s'attaquant à la dégradation des infrastructures, aux coûts élevés du transport, à la sécurité routière et aux obstacles persistants tels que les points de contrôle excessifs et les paiements informels ».
Les chiffres qui font mal
La RN3 tue. En août 2026, un accident à Sikoum a fait sept morts et dix blessés. Un car de voyage s'est déporté sur la voie opposée après que le chauffeur s'est endormi au volant. Il a percuté un camion-benne de plein fouet.
Neuf jours plus tôt, un autre accident sur l'axe Yaoundé-Bafoussam avait fait 16 morts et une quarantaine de blessés.
En 2022, l'axe Yaoundé-Douala a enregistré 1 500 accidents pour plus de 300 décès, selon la Direction générale des transports. Sur les sept premiers mois de 2024, 78 accidents ont fait 42 morts et 134 blessés.
La Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco) pointe une cause structurelle : « Toutes nos routes nationales sont des voies étriquées de moins de 8 mètres de largeur, dépourvues de séparation centrale physique, où le moindre écart se transforme en choc frontal mortel ».
La reconstruction prévue ne double que 45 km sur 167. Le reste restera en deux voies. Le risque ne disparaîtra pas.
L'autoroute qui n'arrive pas
Le projet d'autoroute Yaoundé-Douala a été lancé le 13 octobre 2014. La première phase, longue de 60 km, n'a été réceptionnée techniquement que le 31 décembre 2021. Sept ans pour 60 kilomètres.
La deuxième phase, 141,1 km, a été officiellement lancée le 2 octobre 2024. Elle est confiée à la China First Highway Engineering Company. En mai 2026, le ministère des Travaux publics faisait encore état de « travaux préparatoires et de déforestage » et de « difficultés liées à la libération des emprises ».
Le 12 juin 2026, devant l'Assemblée nationale, le ministre Emmanuel Nganou Djoumessi a évoqué les blocages liés aux indemnisations des populations riveraines. La députée Adèle Rolande Ngo Issi lui avait demandé pourquoi les travaux n'avançaient pas. Sa réponse : les riverains réclament le paiement préalable de leurs indemnisations avant de libérer les 200 mètres d'emprise.
Résultat : en septembre 2026, les opérations de déforestage ont repris après plusieurs mois d'interruption. La livraison de cette deuxième phase est désormais annoncée pour 2031.
2031. Dix-sept ans après le lancement du projet.
Ce que la Banque mondiale finance exactement
Le 12 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé un programme de 1,12 milliard de dollars pour transformer le corridor Douala-Bangui. La première phase, de 525 millions de dollars, cible la réhabilitation des infrastructures prioritaires, la sécurité routière et les réformes de l'entretien.
Pour le Cameroun, cela se traduit par 407 millions de dollars de la BIRD et 18 millions de l'IDA. La Centrafrique recevra 90 millions de l'IDA, et la CEMAC 10 millions via le guichet GROW.
Les investissements couvrent la remise en état des tronçons routiers, l'établissement de stations de contrôle de la charge à l'essieu, le développement de centres logistiques et de routes de desserte.
Le programme devrait générer entre 2 000 et 4 000 emplois directs et indirects. L'entretien courant et périodique pourrait soutenir environ 150 à 250 emplois par an.
Un détail que l'appel d'offres ne mentionne pas : la section entre Édéa et le pont sur la Dibamba, longue d'environ 51 km, ainsi que la construction d'un second pont sur cette rivière, restent tributaires de financements recherchés auprès de l'Agence française de développement, de la Banque européenne d'investissement et de l'Union européenne.
Autrement dit : la route reconstruite s'arrêtera à Édéa. Le dernier tronçon vers Douala attend encore ses financements.
Ce que les chauffeurs disent
Ismaël conduit sur le corridor Tchad-Cameroun depuis plus de vingt ans. Joint par téléphone à N'Djamena, il décrit un quotidien épuisant : « Les conditions actuelles ne nous permettent pas vraiment de circuler correctement. » Il pointe les différences de normes entre les ponts bascules du Cameroun et du Tchad. « On peut quitter le Cameroun avec 29 ou 30 tonnes sans problème. Mais dès qu'on arrive au Tchad, les contrôles changent et cela nous crée des pertes financières ».
Cyrille Thierry Ayinda, chef de l'exploitation adjoint du port autonome de Douala, a un constat plus large : « On ne peut pas continuer avec des chauffeurs arrêtés tous les quelques kilomètres et à qui l'on réclame des montants imprévus. Tous ces goulots d'étranglement ralentissent considérablement la circulation des marchandises ».
En janvier 2026, le Bureau de gestion du fret terrestre a mené une mission d'immersion sur 1 392 km du corridor Douala-N'Djamena. Il a compté 64 arrêts imposés aux poids lourds. Un obstacle tous les 21,75 km en moyenne.
Ce qu'il faut retenir
Le Cameroun reconstruit une route vieille de plus de 40 ans. C'est nécessaire. C'est vital.
Mais la reconstruction ne réglera pas tout. 45 km sur 167 passeront en 2x2 voies. Le reste restera en deux voies, avec les mêmes risques de chocs frontaux.
L'autoroute qui devait remplacer la RN3 est en chantier depuis 2014. Sa deuxième phase est annoncée pour 2031. En attendant, la route historique reste le seul axe praticable entre Yaoundé et Douala.
Le chantier de la RN3 est une réponse à l'urgence. Ce n'est pas une solution à long terme.
Et les financements pour le tronçon Édéa-Dibamba, le dernier maillon vers Douala ? Toujours en négociation.
Pourquoi la RN3 est-elle si dégradée ?
La route nationale n°3 a été mise en service il y a plus de 40 ans. Elle n'a jamais été conçue pour absorber le trafic actuel : poids lourds surchargés, trafic de transit vers le Tchad et la Centrafrique, conditions climatiques. Les entretiens périodiques n'ont pas suffi. Aujourd'hui, plusieurs sections sont dangereuses, notamment à cause de virages serrés et d'une largeur insuffisante.
Combien de temps vont durer les travaux ?
Le ministère des Travaux publics annonce une durée prévisionnelle de 30 mois à compter du démarrage. Les trois lots doivent être exécutés simultanément. Si les offres sont déposées le 24 novembre 2026, les travaux pourraient débuter au premier trimestre 2027. Livraison estimée : mi-2029.
Qui va payer ?
La Banque mondiale, à travers le Programme d'aménagement du corridor économique Douala-Bangui (PACEDB). Le programme global est de 1,12 milliard de dollars. La première phase, de 525 millions de dollars, finance notamment la reconstruction de la RN3. Le Cameroun bénéficie de 407 millions de dollars de la BIRD et de 18 millions de l'IDA.
Pourquoi seulement 45 km en 2x2 voies ?
Le doublement complet de la RN3 coûterait beaucoup plus cher. Le ministère a choisi de concentrer les 2x2 voies sur les sections les plus dangereuses et les plus fréquentées. Le reste sera reconstruit et redressé, mais restera en deux voies. Cela signifie que les risques de chocs frontaux ne disparaîtront pas totalement.
L'autoroute Yaoundé-Douala va-t-elle être abandonnée ?
Non. La deuxième phase de l'autoroute est toujours en cours. Mais elle accumule les retards. Sa livraison est annoncée pour 2031. En attendant, la RN3 reste le seul axe praticable entre les deux villes.