Le jour où le Cameroun a fêté un président que personne n’a vu
© Camer.be : Paul Moutila | 07 nov. 2026 01:43:00 | 1289Le pouvoir camerounais a célébré, ce vendredi, le 44e anniversaire de l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême. Le principal intéressé, lui, n’a pas été vu. Une absence qui dit plus qu’un discours.
Cameroun : le 44e anniversaire d’un président absent
Yaoundé, 6 novembre 2026. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) avait tout prévu. Meetings, marches, messages de soutien, mobilisation des sections, des jeunes et des femmes sur l’ensemble du territoire. Une circulaire du secrétaire général du parti, Jean Nkuete, datée du 20 octobre, demandait de célébrer « les 44 ans de Paul Biya à la magistrature suprême ». Les médias proches du pouvoir étaient mis à contribution. La machine était huilée.
Sauf que la pièce centrale manquait.
Paul Biya n’est pas apparu en public ce vendredi. Il n’a pas prononcé de discours. Aucune photographie récente, aucune réception officielle, aucune réunion filmée n’ont été diffusées. Le site officiel de la présidence, consulté par notre rédaction, ne mentionnait aucune nouvelle audience ni sortie du chef de l’État ce jour-là. Contacté, le service de communication de la présidence n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de publier cet article.
Ce n’est pas une première. Depuis son unique apparition du 22 août 2026 une réception très encadrée des Lionnes indomptables, championnes d’Afrique de football Paul Biya n’avait plus été vu en public. Jusqu’à la semaine dernière. Il a reçu le prince Albert II de Monaco à Yaoundé. Les caméras étaient là. Des images ont été tournées, et elles ont circulé. Le président de 93 ans y apparaît, assis, dans un cadre protocolaire. Puis plus rien. Le 6 novembre, jour des 44 ans de son accession au pouvoir, aucune caméra n’a été conviée. Avant la réception monégasque, il avait passé 74 jours en Europe, officiellement pour un « séjour privé », du 7 juin au 20 août. Pendant cette période, le pays était gouverné par décrets signés à distance, et personne ne pouvait dire avec certitude qui décidait.
Une célébration qui pose une question
Le 6 novembre 1982, Paul Biya prêtait serment après la démission d’Ahmadou Ahidjo. Quarante-quatre ans plus tard, il est l’un des chefs d’État les plus anciens du monde. Il a été réélu frauduleusement en octobre 2025 pour un huitième mandat. Mais cet anniversaire intervient dans un contexte que même ses partisans ne peuvent ignorer : la fonction de vice-président, réintroduite par une réforme constitutionnelle en avril 2026, reste vacante sept mois après sa création.
Cette réforme était censée répondre à une question que le pays se pose depuis des années : que se passe-t-il si le président ne peut plus gouverner ? Le texte prévoit que le vice-président, nommé par le président lui-même, achève le mandat en cas d’empêchement. Mais Paul Biya n’a désigné personne. Et la Constitution ne fixe ni délai ni critère.
« La gestion de la succession constitue désormais l’enjeu primordial du Cameroun », estime le politologue Stéphane Akoa, cité par RFI. Les décisions que prendra Paul Biya sur cette question conditionneront l’avenir institutionnel du pays.
Ce que dit le pouvoir, ce que dit la rue
Pour les soutiens du régime, le bilan est celui de la stabilité. « Dans une région marquée par les crises, les coups d’État et les guerres, le Cameroun est resté debout », résume un responsable du RDPC joint par téléphone, qui refuse d’être cité nommément. Il évoque les grands projets d’infrastructures, la décentralisation, la diplomatie active. « 44 ans, pour nous, ce n’est pas un chiffre. C’est la preuve d’une expérience rare. »
Charles Ndongo, figure médiatique proche du pouvoir, a résumé la ligne officielle sur les ondes : « Paul Biya ne dort pas, il veille ».
Mais dans les quartiers de Yaoundé et de Douala, la conversation est ailleurs. Elle porte sur le chômage des jeunes plus de 36 % des 18-35 ans se déclarent sans emploi et en recherche active, selon une étude publiée en octobre 2026. Elle porte sur la vie chère, la corruption, la lenteur des réformes. Elle porte, surtout, sur cette absence.
« On nous demande de célébrer quelqu’un que personne ne voit », lâche une commerçante du marché Mokolo, à Yaoundé, qui préfère taire son nom. « Moi, je veux bien. Mais qu’il vienne nous dire lui-même ce qu’il compte faire. »
Un jeune diplômé en informatique, croisé dans le quartier de Biyem-Assi, résume le sentiment d’une génération : « Paul Biya, c’est le seul président que je connaisse. Je suis né sous lui. Je vais peut-être mourir sous lui. Et je ne l’ai jamais entendu répondre à une question. »
L’interdiction de parler
Le sujet est devenu sensible au point d’être juridiquement verrouillé. Le 9 octobre 2026, le ministre de l’Intérieur, Paul Atanga Nji, a adressé une lettre aux gouverneurs de région dans laquelle il qualifie de « question de sécurité nationale » tout débat sur l’état de santé du président. « Tout débat dans les médias sur la condition du président est donc strictement interdit. Les contrevenants feront face à toute la force de la loi », écrit-il.
Une interdiction qui, paradoxalement, nourrit les spéculations qu’elle prétend étouffer. Car dans le même temps, le pays continue de fonctionner. Des décrets sont signés. Des ambassadeurs sont nommés. Des messages de condoléances sont publiés. « La présidence fonctionne administrativement », concède un haut fonctionnaire du ministère de la Justice, qui requiert l’anonymat. « Mais qui décide ? Ça, personne ne peut le dire. »
L’après-Biya, un vide organisé
La réforme constitutionnelle d’avril 2026 devait être la réponse. Elle a créé un poste de vice-président, taillé sur mesure pour préparer une transition. Mais sept mois plus tard, le poste est toujours vide. Et les noms qui circulent celui de Franck Biya, fils du président, celui de Chantal Biya, la première dame alimentent les rumeurs plus qu’ils ne les éteignent. Un faux décret annonçant la nomination de Franck Biya a circulé en avril, avant d’être démenti par les fact-checkers.
« Le paradoxe, c’est que Biya a organisé sa succession sur le papier, mais il refuse de la nommer dans les faits », analyse un diplomate occidental en poste à Yaoundé, qui n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement. « C’est un homme qui a passé 44 ans à verrouiller le pouvoir. Il ne va pas le lâcher par un simple décret. »
Ce que ce 6 novembre dit du Cameroun
Le 44e anniversaire de Paul Biya restera peut-être comme le jour où le Cameroun a célébré un président que personne n’a vu. Le RDPC a fait son travail : mobiliser, occuper l’espace, donner l’impression que tout continue. Mais l’image qui reste, ce n’est pas celle des meetings. C’est celle d’un fauteuil vide au sommet de l’État, dans un pays de 28 millions d’habitants dont la moitié a moins de 25 ans.
Ce vendredi soir, à Yaoundé, les banderoles ont été rangées. Les discours ont été prononcés. Et la question, elle, n’a pas bougé : qui gouverne le Cameroun ?
Pourquoi Paul Biya n’a pas été vu le 6 novembre 2026 ?
Personne ne le sait officiellement. Ce jour-là, le RDPC a organisé des célébrations dans tout le pays pour les 44 ans de son accession au pouvoir, mais le président n’a pas fait d’apparition publique, n’a pas prononcé de discours et aucune photo récente n’a été diffusée.
Quand Paul Biya est-il apparu en public pour la dernière fois ?
Le 22 août 2026, à l’occasion d’une réception très encadrée des Lionnes indomptables à Yaoundé. Depuis, il n’a plus été vu en public. Avant cette réception, il avait passé 74 jours en Europe, du 7 juin au 20 août, officiellement en « séjour privé ».
Combien de temps Paul Biya est-il au pouvoir ?
Il a prêté serment le 6 novembre 1982, après la démission d’Ahmadou Ahidjo. Ce 6 novembre 2026 marque donc ses 44 ans à la tête du Cameroun. Il a été réélu frauduleusement en octobre 2025 pour un huitième mandat. À 93 ans, il est l’un des chefs d’État les plus âgés et les plus anciens du monde.
Est-ce qu’il y a un vice-président au Cameroun aujourd’hui ?
Non. La réforme constitutionnelle d’avril 2026 a réintroduit un poste de vice-président censé assurer la continuité en cas d’empêchement du chef de l’État. Mais sept mois après, Paul Biya n’a nommé personne. Et la Constitution ne fixe aucun délai pour cette nomination.
Est-ce qu’on a le droit de parler de la santé de Paul Biya au Cameroun ?
Officiellement, non. Le 9 octobre 2026, le ministre de l’Intérieur Paul Atanga Nji a adressé une lettre aux gouverneurs de région qualifiant ce débat de « question de sécurité nationale » et menaçant les contrevenants de poursuites. C’est une interdiction administrative, pas une loi votée par le Parlement, mais elle a un effet dissuasif réel sur les médias.
Qui gouverne le Cameroun si Paul Biya ne gouverne plus ?
Aucun texte, aucune déclaration officielle ne permet de répondre clairement à cette question aujourd’hui. Des décrets sont signés, des nominations sont faites, l’administration tourne. Mais l’identité des décideurs réels le président lui-même, son cabinet, son épouse, un cercle militaire ou familial n’est pas publiquement établie. C’est précisément ce que dénoncent les critiques du régime.
Pourquoi cette absence est-elle devenue virale sur les réseaux sociaux ?
Parce qu’elle dit quelque chose que les mots officiels ne disent pas. Un pays qui célèbre officiellement son président pendant 24 heures sans que ce président apparaisse une seule fois, c’est une image qui parle d’elle-même. Les internautes camerounais la détournent, la commentent, la partagent. Et la question « où est-il ? » devient une manière de poser une autre question : « qui décide ? ».
Le RDPC a-t-il commenté cette absence ?
Pas directement. Le parti a communiqué sur la mobilisation, les meetings, les messages de fidélité, mais n’a pas expliqué pourquoi le président n’était pas présent aux célébrations organisées en son nom. Nos sollicitations auprès du service de communication de la présidence et du secrétariat national du RDPC n’ont pas reçu de réponse à l’heure de publication.
Est-ce que le Cameroun traverse une crise politique ?
C’est un débat entre observateurs. Les soutiens du régime parlent de stabilité et de continuité. Les opposants et plusieurs analystes, comme le politologue Stéphane Akoa cité par RFI, estiment que l’enjeu de la succession est devenu « primordial ». Ce qui est factuel, c’est que la vice-présidence est vacante, que la santé du président ne peut pas être débattue publiquement et que la dernière apparition publique du chef de l’État remonte à plus de deux mois.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Imprévisible à ce stade. Trois scénarios circulent dans les rédactions et les chancelleries. Le statu quo : Paul Biya continue de gouverner par décrets et de nommer un vice-président quand il le décidera. La nomination imminente d’un successeur désigné, probablement dans le cercle familial ou militaire proche. Ou une transition plus chaotique, si l’état de santé du président se dégradait brutalement. Aucun de ces scénarios n’est confirmé par une source officielle.
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