Prisonniers de Biya : au SED, la mort lente avant le silence
© Camer.be : Onana Nestor | 08 nov. 2026 01:50:00 | 1187Derrière les murs du Secrétariat d’État à la Défense, à Yaoundé, des hommes autrefois puissants vieillissent, tombent malades et parfois meurent sans jugement. Enquête sur un lieu que l’État ne nomme pas comme une prison.
Yaoundé, quartier du Centre. Un bâtiment administratif, des plantons, des véhicules banalisés. Rien, à l’extérieur, ne signale une prison. C’est pourtant là, au Secrétariat d’État à la Défense, que le Cameroun de Paul Biya a installé l’un de ses lieux de détention les plus controversés.
Le SED n’est pas une prison officielle. C’est une unité administrative rattachée au ministère de la Défense qui, depuis des années, accueille des détenus que l’État ne veut pas, ou ne peut pas, placer ailleurs. Des séparatistes des régions anglophones. Des opposants. Et des anciens dignitaires.
Le point commun de ces hommes : ils ont cessé d’être utiles au pouvoir. Ou ils sont devenus gênants.
Ce que Human Rights Watch a documenté
En août 2019, Human Rights Watch publie un rapport accablant. Entre le 23 juillet et le 4 août 2019, plus d’une centaine de détenus sont transférés de la prison centrale de Yaoundé vers le SED, après une mutinerie liée à la surpopulation et aux conditions de vie.
HRW interroge des anciens détenus. Tous décrivent des actes de torture : passages à tabac, quasi-noyades, simulacres d’exécution. L’objectif, selon l’organisation : obtenir des aveux ou punir.
« Ces récits crédibles de torture et d’abus au Secrétariat d’État à la défense ne sont malheureusement pas les premiers », déclare alors Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à HRW.
Le rapport ne parle pas d’incidents isolés. Il parle d’un système. HRW documente également 26 cas de détention au secret et de disparition forcée au SED entre janvier 2018 et janvier 2019.
Les « VIP » du SED
Le SED n’est pas seulement un lieu de passage pour séparatistes présumés. C’est aussi une annexe pénitentiaire pour anciens cadres de l’État.
Titus Edzoa, professeur de médecine, ancien secrétaire général de la Présidence, y a passé dix-sept ans avant sa libération en 2014. Il a écrit un livre depuis sa cellule, Méditations de prison, publié en 2012.
Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la Présidence et ancien ministre de l’Administration territoriale, y est détenu depuis quatorze ans, selon Jeune Afrique. Condamné en 2012 pour « complicité de détournement d’argent public ». Son « complice » présumé dans la même affaire, Yves Michel Fotso, a été autorisé à quitter le Cameroun pour raisons médicales. Il vit en France.
Polycarpe Abah Abah, ancien ministre de l’Économie et des Finances, a été transféré au SED en 2012, avec Marafa et Fotso, pour des « raisons sécuritaires » selon les autorités de l’époque.
Ces hommes ne sont pas des anonymes. Ils ont occupé des postes au sommet de l’appareil d’État. Le SED est devenu le cimetière politique de ceux qui ont vu le pouvoir de trop près.
Anicet Ekane : mort au SED, pas au tribunal
1er décembre 2025. Anicet Ekane, 74 ans, président du MANIDEM, meurt au SED. Il avait été arrêté le 24 octobre à Douala, après l’élection présidentielle contestée qui a reconduit de force Paul Biya pour un huitième mandat.
Ses avocats décrivent un homme qui souffrait de détresse respiratoire sévère avant son arrestation. Son état se serait rapidement dégradé en détention, et malgré des demandes répétées, il n’aurait pas reçu les soins appropriés.
Le gouvernement affirme qu’il a reçu des « soins appropriés » et qu’une enquête a été ouverte. Mais la famille et les avocats ont contesté la procédure d’autopsie.
« La mort en détention d’une personne détenue pour ses opinions politiques soulève de graves préoccupations », déclare Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior à HRW.
Anicet Ekane n’a jamais été présenté à un juge. Sa détention était, selon ses avocats, arbitraire.
Pourquoi le SED ?
Officiellement, le SED est un centre de détention provisoire pour des raisons de sécurité. Officieusement, il permet à l’État de garder le contrôle sur des détenus encombrants sans les exposer aux regards des tribunaux et des organisations de défense des droits humains.
Marafa lui-même a décrit le SED comme « d’abord et avant tout un camp militaire », où il était reclus dans « une prison de haute sécurité à l’intérieur de ce camp ».
Autrement dit : le SED n’est pas plus humain que la prison centrale. Il est simplement plus discret.
La justice sélective, un sujet qui fâche
Le Cameroun a un Tribunal criminel spécial, créé pour juger les détournements de fonds publics. Des anciens ministres y ont été condamnés. Mais les Camerounais constatent une chose : certains purgent, d’autres s’exilent.
Yves Michel Fotso, condamné dans la même affaire que Marafa, est en France. Marafa, lui, est toujours au SED, quatorze ans après.
Pour les avocats et les familles, la question n’est pas seulement celle de la longueur des détentions. C’est celle de l’égalité devant la loi. Un ancien dignitaire sans réseau reste en cellule. Un autre, mieux connecté, obtient une évacuation sanitaire.
Le SED devient alors le révélateur d’un double standard.
Ce que nous n’avons pas pu vérifier
Le nombre exact de détenus au SED n’est pas public. Les autorités camerounaises ne publient pas de registre accessible.
Ce qui reste
Titus Edzoa a été libéré après dix-sept ans. Marafa Hamidou Yaya a passé quatorze ans derrière les murs du SED. Anicet Ekane est mort sans jugement.
À Yaoundé, le SED continue de fonctionner. Des hommes y entrent. Certains en sortent. D’autres non.
Une question, simple, reste sans réponse publique : combien de personnes sont détenues au SED aujourd’hui, et pour quels motifs ?
Tant que cette question n’aura pas de réponse, le SED restera ce qu’il est : un angle mort de l’État de droit camerounais.
C’est quoi exactement, le SED ?
Le Secrétariat d’État à la Défense, à Yaoundé. Un bâtiment administratif rattaché au ministère de la Défense. Ce n’est pas une prison au sens du registre pénitentiaire. Sauf que des gens y sont détenus. Parfois pendant des années. Marafa Hamidou Yaya y est depuis quatorze ans. Titus Edzoa y a passé dix-sept ans avant sa libération en 2014.
Qui est détenu au SED ?
Deux catégories principales. Des séparatistes présumés des régions anglophones, arrêtés par vagues, notamment après la mutinerie de la prison centrale de Yaoundé en juillet 2019. Et des figures politiques ou administratives que le pouvoir ne veut plus voir dehors : anciens ministres, anciens secrétaires généraux de la Présidence, opposants comme Anicet Ekane.
Est-ce que la torture au SED est prouvée ?
Elle est documentée. Human Rights Watch a publié un rapport en août 2019 après avoir interrogé des anciens détenus. Tous ont décrit des actes de torture : passages à tabac, quasi-noyades, simulacres d’exécution. L’organisation a parlé d’un recours « endémique » à la torture au SED. HRW a également documenté 26 cas de détention au secret et de disparition forcée entre janvier 2018 et janvier 2019.
Pourquoi Anicet Ekane est-il mort ?
Il souffrait de détresse respiratoire avant son arrestation. En détention, son état s’est dégradé. Ses avocats disent qu’il n’a pas reçu les soins nécessaires. Le gouvernement dit qu’il a été soigné et qu’une enquête est en cours. Une autopsie a été ordonnée, mais la famille et les avocats ont contesté la procédure. Ce qui est certain : il n’a jamais vu un juge avant sa mort.
Pourquoi certains condamnés restent au SED et d’autres sortent ?
C’est la question qui fâche. Yves Michel Fotso, condamné dans la même affaire que Marafa Hamidou Yaya, a été autorisé à quitter le Cameroun pour raisons médicales. Il vit en France. Marafa, lui, est toujours au SED. Pour les avocats et les familles, ce n’est pas une question de droit. C’est une question de réseau.
Le SED est-il sous contrôle judiciaire ?
Non. C’est le cœur du problème. Le SED est une unité administrative et militaire. Les détenus n’y sont pas sous le régime pénitentiaire ordinaire. Ils n’ont pas de registre public. Ils ne comparaissent pas devant un juge dans des délais normaux. Anicet Ekane est mort sans avoir été présenté à un magistrat. Marafa a été condamné, mais sa détention au SED relève d’une décision administrative, pas d’une décision de justice ordinaire.
Combien de personnes sont détenues au SED aujourd’hui ?
Personne ne le sait publiquement. Il n’y a pas de registre accessible. Les autorités ne publient pas de chiffres. HRW parlait de « plus d’une centaine » de détenus transférés au SED en août 2019. Pour aujourd’hui, aucune source officielle ne donne de nombre. C’est précisément ce silence qui fait du SED un angle mort.
Qu’est-ce que le gouvernement répond à tout ça ?
Le gouvernement conteste les accusations de torture. Sur Anicet Ekane, il affirme qu’il a reçu des soins appropriés et que l’enquête établira les causes du décès. Sur le SED en général, les autorités le présentent comme un centre de détention provisoire pour raisons de sécurité, pas comme une prison politique.
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