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POLITIQUE

Cameroun :: Prise de pouvoir : L'arrivée de Paul Biya, le 6 novembre 1982

Yaoundé, 6 novembre 1982. Ce samedi matin, les Camerounais s'apprêtent à vivre un moment d'histoire : ils vont enfin entendre la voix de Paul Biya.

En dehors du cercle très restreint de ses intimes, personne, à travers le pays, n'avait encore jamais entendu ce timbre, malgré une présence continue de deux décennies au cœur des arcanes les plus secrètes du pouvoir.

Pourtant, l'homme bénéficiait déjà d'un puissant préjugé favorable dans le subconscient populaire. À travers les calendriers et les almanachs gouvernementaux suspendus dans les foyers, son élégance vestimentaire impeccable le distinguait nettement de ses collègues. Il était, presque inconsciemment, l'élu de la nation bien avant l'heure.

Une foule en liesse à Ngoa-Ekellé 

C'est donc un peuple suspendu à l'inconnu qui se masse aux abords du bâtiment de l'Assemblée nationale. La foule immense, qui scande déjà « Popaul ! Popaul ! » à tue-tête, occupe chaque espace disponible.

Un peu avant dix heures, une Mercedes immatriculée PM s'immobilise devant le palais de Ngoa-Ekellé. Paul Biya en descend. À cet instant précis, il franchit le seuil en tant que Premier ministre de la République unie du Cameroun. Lorsqu'il en ressortira, il sera président de la République, nouveau chef de l'État.

Entre-temps, le rituel constitutionnel s'est accompli. Paul Biya vient de prêter serment, prononçant une très brève allocution dans laquelle il cite à six reprises son « illustre prédécesseur, géant de l'histoire camerounaise, de l'histoire tout court ».

À sa sortie, le témoin privilégié Henri Bandolo capture une scène mémorable : « On le voit qui longe la grand-rue, et qui s'avance vers la grande limousine américaine décapotable immatriculée PRC... La porte lui est ouverte. Veut-il s'asseoir ? Il en esquisse le geste ; la foule hurle, le président se ravise, et se redresse. Et il sourit, et il répond aux ovations de cette foule maintenant en délire, tandis que le cortège s'ébranle. »

Cette ferveur populaire qui inonde les rues de Yaoundé est sincère. Elle unit, dans un même élan patriotique, l'homme qui part et celui qui arrive. Une fierté nationale et une liesse uniques parcourent le pays, d'une ampleur que les Camerounais ne revivront que bien plus tard, lors des succès historiques des Lions Indomptables en Coupe d'Afrique ou en Coupe du Monde.

Littéralement porté par cet enthousiasme, Paul Biya est escorté jusqu'au Palais de l'Unité.

Le dernier tête-à-tête au Palais de l'Unité

Là, derrière les lourdes portes de la présidence, le temps s'arrête. Ahmadou Ahidjo et Paul Biya s'enferment pour un ultime tête-à-tête, échangeant leurs dernières confidences de pouvoir.

Puis vient le moment de la rupture physique avec les lieux. Les immenses portes du palais s'ouvrent à nouveau devant les deux hommes. Par réflexe et par habitude, Paul Biya se place respectueusement un pas en arrière d'Ahmadou Ahidjo. Mais l'ancien maître des lieux s'en aperçoit, prend son successeur par le bras et l'invite chaleureusement à passer devant lui.

Un geste hautement symbolique : l'ex-président s'éloigne ensuite dans sa voiture, abandonnant définitivement le palais à son dauphin.

L'adieu déchirant sur le tarmac 
 
L'épilogue de cette folle journée se joue en début d'après-midi sur le tarmac de l'aéroport de Yaoundé. Paul Biya, arrivé le premier, attend son prédécesseur.

Le départ d'Ahidjo, « le père de la nation », prend des allures d'adieu déchirant. Une foule silencieuse et pétrifiée par l'émotion assiste à la scène. L'homme qui a orchestré et dirigé la vie du pays pendant vingt-cinq ans s'en va.

Vêtu d'une somptueuse gandoura blanche, Ahidjo s'avance vers l'appareil. Autour de lui, la dignité cède la place aux larmes : des ministres éclatent en sanglots, tandis que des fidèles tentent désespérément de le retenir en agrippant les pans de son boubou. Des gendarmes doivent se précipiter pour lui frayer un chemin.

L'émotion est si lourde que le pas d'Ahidjo devient mal assuré. Arrivé au sommet de la passerelle, il manque la dernière marche et ne se rétablit que de justesse. Accroché à la rampe, il se retourne une dernière fois pour faire des signes d'adieu d'une main, puis de l'autre, à une foule dont s'élèvent de poignants gémissements.

L'image de cet homme puissant, s'élevant vers le ciel pour disparaître au milieu des nuages, laisse une impression saisissante, rappelant des temps bibliques.

Resté au sol, Paul Biya observe un long moment ce ciel vide. Puis, brisant l'immobilité de l'assistance, il prend une résolution muette et décide de marcher, seul, vers sa voiture officielle, vers l'avenir. C'est son tout premier acte de chef d'État, une manière de dire à tout un peuple : « Suivez-moi ».

Le soir de la transition

Le soir même, un immense banquet républicain est offert par le couple présidentiel au palais, tandis que le nouveau gouvernement est annoncé au journal de 20 heures.

Bien que cette équipe reste fortement marquée par les barons de l'Ancien Régime — le changement devant s'opérer dans la continuité pour ce président réputé patient et hostile aux ruptures brutales —, des fissures invisibles commencent à apparaître. Dans l'ombre de la réception, les premiers murmures tribalistes se font entendre : « Je suis Président ! », s'enorgueillissent certains, célébrant l'avènement d'un « fils du sol » aux commandes.

Un Nord fracturé

Pendant ce temps, à l'autre bout du pays, l'atterrissage d'Ahmadou Ahidjo dans son Nord natal révèle une réalité bien plus sombre. L'ambiance y est profondément fracturée.

À l'aéroport, l'ancien président est accueilli par des jets de pierres d'esprits chagrins, intoxiqués par la rhétorique de Moussa Yaya. Ce dernier n'admet pas que le pouvoir suprême — qu'il considère comme la propriété exclusive des gens du Nord, calqué sur le modèle d'un lamidat — ait pu échoir à un « Gadamayo », un homme de l'autre côté de la rivière, un Sudiste.

Si la communauté peule et fulbé est plongée dans la tristesse malgré le maintien de nombre des siens aux leviers de l'État, le sentiment est diamétralement opposé chez les populations chrétiennes et animistes — Toupouri, Moudang, Massa, Laka, Gbaya, Tikar ou Mousgoum.

Longtemps restées sous le joug féodal des arabo-musulmans, ces ethnies laissent éclater leur allégresse. Pour elles, le simple fait que le nouveau président s'appelle Paul et soit chrétien sonne comme une libération, un blanc-seing pour consommer de l'alcool à volonté, s'affranchissant des anciens interdits.

C'est précisément ce préjugé favorable, né dans l'euphorie de cette transition et nourri par l'aura mystérieuse du personnage, qui va creuser silencieusement le sillon du futur « bétail électoral » de cette région, qui ne s'appelait pas encore le Grand-Nord.

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